On nous a recommandé la visite de la « Route de la Soie » au Tri Postal >>> : l’expo, nous a-t-on dit, est vraiment sympa.
C’est une sélection d’œuvres extraites des collections de la Saatchi Gallery. Ce qu’on appelle, pour faire simple, de l’art contemporain.

Je crois qu’il n’y a rien de plus immobile, de plus sclérosé, de plus convenu que l’art contemporain. Depuis les années 50 ou 60, il n’y a quasiment plus rien de nouveau. Ça fait plus de cinquante ans qu’il baigne dans son jus. Les techniques changent, les supports évoluent, les langages mutent [néons, vidéos, nouveaux matériaux, nouveaux médias,…], mais la source reste rigoureusement la même, le credo n’a pas changé d’un iota : interroger, détourner, critiquer, dénoncer. Ça fait cinquante années bien tassées que tous les cartons répètent la même rengaine : systématiquement l’artiste questionne, systématiquement l’œuvre interroge, systématiquement l’installation dénonce, systématiquement la vidéo critique. Quand une œuvre vous intrigue, ne cherchez pas plus loin : elle dénonce quelque chose. Elle dénonce quoi ? Toujours les mêmes ritournelles. Au choix : l’absurdité de la société marchande / le capitalisme / les inégalités / la condition de la femme / l’obscurantisme religieux / l’hypocrisie bourgeoise / la violence quotienne des rapports humains / l’incompréhension fondamentale qui existe entre les individus / l’incommunicabilité du désir / la misère du monde / la mascarade sociale qui cache la vraie nature des choses / la guerre et la méchanceté / la douloureuse destruction de la tradition par la modernité / la douloureuse destruction de la modernité par la tradition / etc.
Un vrai programme pour le parti socialiste ou la soirée des Enfoirés sur RFM.

Oh, je sais bien ce que vous allez me répondre : c’est le rôle de l’artiste que de critiquer, d’interroger, de détourner, de questionner. Oui, mais non : c’est confondre le moyen et la finalité. Quand on confond les deux, on engendre du laid et du débile. La poésie n’est pas une forme : la poésie émerge de la forme. Faites de la poésie pour la poésie, vous obtiendrez de l’aspartame ou de la guimauve. Faites du citoyennisme pour le citoyennisme, vous obtiendrez Plus belle la vie. Faites de la critique pour la critique, de la déconstruction pour la déconstruction, vous avez une collection d’art contemporain.

Dénoncer, la belle affaire, mais si cette dénonciation est dénonciation en soi, on ne va pas loin. Et, de fait, on ne va pas loin. Construire une œuvre, c’est un acte affirmatif. Si cette œuvre a des choses à dire, elle en est le support, elle en est le véhicule. Un mannequin de chiffon barbouillé, équipé d’un soutien-gorge, d’un string, et de divers accessoires à connotation « société marchande capitaliste », on a vite compris le message : ça dénonce grave, ça questionne sévère, ça interroge à donf. Et en plus, c’est vachement beau, on en veut chez soi pour mettre un peu de vie et de spiritualité dans son salon ou sa bibliothèque.

Or l’art contemporain n’est pas affirmatif, puisque la déconstruction est son essence. Il est en permanence dans l’accusation, dans la provocation, jamais dans la célébration. Un artiste qui voudrait célébrer la beauté des choses ne ferait pas long feu dans le milieu. Si vous voulez, par exemple, célébrer la beauté d’une jeune femme, alors prenez une belle photo de belle jeune femme, mais en prenant soin, au choix, de : faire une photo floue ou quasi-illisible / réaliser l’épreuve avec de la cendre de fœtus avorté / faire poser la femme dans un décor de bidonville, de parking d’autoroute, de ville bombardée ou de squat glauque / vous livrer à un travail de collage pour qu’apparaisse sur ses seins la photo d’un migrant mexicain tué à bout portant par un douanier américain mangeant un hamburger / badigeonner de peinture rouge dégoulinante les bords de la photo [il faut que la tache de peinture se répande au pied du tableau, pour que le visiteur soit obligé de mettre les pieds dedans pour regarder l’œuvre] / faire poser la jeune femme dans une posture célèbre de l’histoire de la peinture, mais en version trash [Joconde-pute, Annonciation-partouze, Marat-travelo-junkie] / habiller la belle jeune femme en Sainte Vierge et équiper votre photographie de néons rouges pour faire « vitrine d’Amsterdam » / etc., mais surtout, SURTOUT, ne laissez aucune possibilité au spectateur de trouver en votre œuvre une sincère apologie de la beauté, a fortiori de la beauté de la femme. Il y a les photographes-reporters, pour cela. Ou les publicitaires.

 Et d’ailleurs, on se demande bien ce qu’il reste encore à détourner. Neuf œuvres sur dix « détournent les codes classiques » ou « interrogent les représentations traditionnelles ». Ah bon ? il reste encore des codes classiques et des représentations traditionnelles dans l’art d’aujourd’hui, et qui méritent un assaut déconstructiviste salvateur ? Réveillez-vous, les mecs : ça fait un siècle que les codes classiques sont morts et que les représentations traditionnelles ont été mises à bas. Le cubisme date des années 1900, il a été théorisé par Cézanne [1839-1906] ! L’abstraction de Kandinsky date de 1910 ! Le suprématisme, abolition totale de la figuration – et même abolition totale de l’abstraction – inventé par Malévitch, date des années 1913 ! Le premier ready-made, abolition de l’œuvre elle-même, date également de 1913 ! Les expérimentations des années d’entre-deux-guerres ont encore du sens dans la mesure où elles se confrontent réellement à l’inertie des écoles et des codes traditionnels, c’est une époque où la transgression fait encore sens puisqu’il reste encore des choses à transgresser. Mais sitôt qu’on passe le cap des années 50, il ne reste absolument rien à transgresser, sinon à instaurer la transgression en soi comme unique objectif artistique. Mettre des moustaches à la Joconde en titrant « L.H.O.O.Q », c’est rigolo en 1919. Un homard géant [Koons] ou une machine à caca [Delvoye] en l’an 2000, c’est avoir un siècle de retard sur Marcel Duchamp ; c’est franchement consternant. En 1919, je l’avoue, ça m’aurait sans doute beaucoup fait rire ou beaucoup choqué. Bon, mais là on est quand même en 2010, et un clip de Gondry passant sur M6 fait quand même beaucoup plus pour l’inventivité visuelle et musicale qu’un vidéaste transgenre qui se filme avec son téléphone portable en train de se tripoter devant un décor de décharge municipale.

[À suivre]

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