Quand j’ai emménagé à Lyon, il y avait dans ma rue un vieux pressing au carrelage moucheté, une quincaillerie à l’abandon, deux bouchons exquis, une boutique de jeux vidéo crasseuse, un vieux rade bien kitsch avec ses habitués, un sex-shop, un kebab, un tatoueur datant de l’époque où cela faisait mauvais genre, et le tout tenait une solide réputation de rue-à-putes que les quinquagénaires locaux conservent intacte dans leur mémoire. Pourtant cela faisait déjà quelques années que les putes avaient disparu et que l’endroit était devenu parfaitement fréquentable.

Nous avons vu s’ouvrir une supérette à la place de la quincaillerie, puis une boutique de sandwiches bio aux couleurs orange flashy et au look ultrabranchouille à la place du pressing. En face, un café bobo venait d’ouvrir ses portes. La boutique de jeux vidéos est devenue un salon de coiffure à la mode.

Puis, le café bobo a fermé, remplacé par un bar à vin très hype. Les sandwiches bio ont fermé boutique au profit d’un sushi-shop au look minimaliste – et, si je ne m’abuse, primé par un jury d’esthètes en matière de design. Le vieux rade a fermé, il sera bientôt une boutique remplie d’iPhones, de Box triple-play et de forfaits illimités. Le kebab a refait sa vitrine, mais c’est toujours aussi laid. Les nouveaux tenanciers de la supérette, quant à eux, se sont lancés dans une périlleuse opération de com’ en jouant les V.I.P. derrière leur caisse enregistreuse. Musique lounge, petits bouddhas dans la vitrine, bocaux de foie gras et petits plats de la Mère Poulard ont fait leur apparition en lieu et place des bons vieux jambon-beurre de leurs prédécesseurs.

Moi-même, à mon corps défendant, j’ai contribué à la boboïsation du quartier. Je suis le locataire CSP+ qui ne laisse pas traîner ses ordures dans la cage d’escalier, qui paye sagement ses charges et son loyer, qui ne hurle pas sur sa pouffiasse tous les soirs en en faisant profiter tout l’immeuble, qui se rend plus volontiers au théâtre ou au cinéma qu’au Lidl ou chez Tati, qui n’envahit pas ses voisins de senteurs de graillon ou d’épices tous les jours, et qui rend peu à peu le centre-ville trop cher pour les petites gens par ma seule présence polie et culturellement curieuse. Oui, je suis de ces petits cons qui participent activement à l’extermination impitoyable des cuisines « rustiques », des linoléums « marbre antique » et des lavabos couleur rose-saumon de toutes les salles de bain des métropoles [pour les travaux d’éradication en province et en banlieue, contactez l’équipe de tuning de Valérie Damidot].

Enfin bref, les putes ont disparu. Pourtant le sexe revient dans la rue de façon inattendue, par le biais d’un concept-store soi-disant trendy, qui a pris place entre les murs d’un regretté bouchon. On trouve en effet dans cette échoppe un condensé de culture sous-branchée [assez branchée pour proposer des Artoyz, des casques de scooter pop et des porte-clefs Space Invaders ; mais suffisament plouc pour condenser un certain esprit Christian Audigier avec des fringues à paillettes façon Bob Sinclar de province et des gadgets qui confondent « design » avec « farces & attrapes », comme le calamiteux porte-couteau Voodoo qui envahit la France à une vitesse fulgurante], on trouve également dans cette boutique toute une frange de produits consacrés à l’idéologie du toy, c’est à dire, pour parler français, des godemichets. Curieux retournement de situation, où le sexe revient dans mon quartier par la grande porte, peu de temps après avoir été chassé par ceux-là mêmes qui le jugeaient indigne de commerce. Chassez la prostitution, c’est la pornographie qui repousse. Ce ne sont plus les clients qui vont acheter du sexe honteux en se cachant dans leurs manteaux, ce sont les clientes qui vont acheter du sexe kawaii sans rougir le moins du monde – au contraire.

Je ne vais pas vous faire du Zemmour en vous citant l’intégralité du « Premier sexe » [lisez-le], mais cette petite observation sur les quelques dizaines de mètres que comptent ma rue révèle une chose intéressante : le terrain que les femmes ont conquis en matière d’ « émancipation » se révèle pourtant perdu deux fois sur d’autres domaines :

Premièrement, en luttant contre l’exploitation de la femme qui fait le trottoir, la femme s’est mise à adopter volontairement une sexualité paradoxalement agressive ET infantilisante. Agressive par son exhibition dans une boutique fun et cool entre un dessous de plat « I love NY » et un sac à dos en bâche publicitaire recyclée – suis-je obligé de souffrir la vue de ces machins vibreurs alors que je n’ai rien demandé ? – et infantilisante par le caractère délibérément ludique qui enveloppe la démocratisation de la masturbation décomplexée. Je ne dis pas ça pour ouvrir des autoroutes à Benoît XVI, mais il apparaît de plus en plus évident que seule la vie conjugale semble à même d’offrir au sexe une véritable prise de distance par rapport au commerce, à la violence, à l’ennui, à la tristesse de la solitude ou à sa temporaire éviction, et au caractère périssable, voire mortifère, de tout cela.

Deuxièmement, c’est tout un pan de la civilité qui s’est effondré en pulvérisant le sentiment de honte. Du sex-shop de ma rue, je ne connais pas grand’chose puisque je n’y ai jamais foutu les pieds. En revanche, comme je passe devant tous les jours, je vois qui entre et sort. Ou plutôt, j’aperçois qui joue les fantômes furtifs en passant devant le rideau d’entrée. Un type passe l’air de rien, et hop ! en un pas de côté il a disparu derrière l’embrasure. Certes, on voit parfois des bandes de potes rigolards qui vont offrir une poupée gonflable à un futur jeune marié qui les accompagne, mais globalement les consommateurs de matériel pornographique se planquent. Ils sentent au fond d’eux, même si tout cela est parfaitement légal, même si c’est quand même très largement dédramatisé, et même s’ils sont des adultes libres et responsables, que ce n’est pas bien. En revanche, dans le concept-store d’à côté où se trouvent les sex toys, on glousse en sociologisant sur le tabou du plaisir solitaire féminin qu’il faut faire tomber. Si l’émancipation est à ce prix, il faut se poser des questions. À commencer par celle-ci : où est la dignité de l’Homme dans tout ça ?

Que les choses soient claires : ceci n’est pas une condamnation de la pornographie. Ce que je trouve dangereux, c’est la démocratisation – ou la banalisation – de la pornographie. Les gens sont grands, ils font ce qu’ils veulent. Soit. Mais le sujet mérite que le public soit averti. Averti de quoi ? Averti que le sex toy ou que le film de cul ne sont pas des représentations normales et exemplaires de la relation sexuelle, qu’il s’agit là d’une transgression et non d’un modèle. Bah oui, c’est évident, va-t-on me répondre. Hé bien non, ce n’est pas évident, justement ! Et c’est ça qui m’inquiète !

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