Sur le répondeur de cette vieille canaille de Daniel Mermet, on entendait récemment les auditeurs s’interroger sur le droit de vote. Faut-il le rendre obligatoire ? Ne serait-ce pas l’assurance de l’expression de chacun, donc une meilleure mise en œuvre de la démocratie ? Ne serait-ce pas encore le moyen de dissiper ce à quoi profite le silence des abstentionnistes ?

Je me souviens de mes années belges durant lesquelles, hilares, nous nous moquions du système électoral local qui rendait le vote obligatoire, et donc l’abstention passible de sanctions. Triomphe du droit transformé en devoir, de la possibilité de s’exprimer en injonction à l’expression. Autrement dit, la liberté retournée contre elle-même, le bruit contre la voix.

Au-delà de cette cocasse ironie, l’obligation du droit de vote convoque en réalité une question très grave, celle du totalitarisme. Si les auditeurs de Daniel Mermet étaient au pouvoir – en tout cas les partisans du vote obligatoire –, nous vivrions un véritable enfer dans lequel il serait devenu impossible de se soustraire des affaires publiques, impossible de vivre détaché de l’État, impossible de s’autoriser l’indifférence ou le silence envers la gestion du bien commun. Tout serait en permanence sujet de consultation et de convocation. Participer à la vie politique, fort bien. Mais laissez-nous encore le droit d’y échapper, de ne pas y penser, ou au moins d’en penser autre chose. Nous ne sommes pas tous faits pour la lutte sociale ou le débat participatif.

+++

« Non à la dictature de la modernité ! »
C’est écrit en gros dans la boulangerie du Cours Charlemagne, sous la forme d’un manifeste au format A2 scotché sur le mur. Tiens donc, on ne lit pas souvent ce genre de phrases, ça mérite le coup d’œil. J’apprends ainsi qu’un syndicat de boulangers milite pour la liberté d’ouvrir leurs boutiques sept jours sur sept, et que la chambre patronale de la boulangerie du Rhône s’y oppose. Motif : ceux qui sont prêts à tenir commerce sept jours sur sept ne sont en fait que des franchises et des décongélateurs de pâtons. Les vrais artisans, qui fournissent un vrai boulot de boulangerie, tiennent à leur jour de repos bien mérité. Un slogan très bien choisi, donc.

+++

La notion d’héritage est centrale en France. Hériter, c’est très mal, car ça ne profite qu’aux …héritiers. Et pas aux autres. Ce qui est très inégalitaire, donc perçu comme une injustice [Chers lecteurs, je vous rappelle qu’ inégalité n’est pas synonyme d’ injustice]. Avec une fiscalité qui frise le racket compulsif, la république fait tout pour arracher les individus à la lignée, à l’héritage, à la transmission, à la conservation familiale du patrimoine. Soi-disant pour que les moins égaux puissent profiter des biens des plus égaux.

Qu’il s’agissent de trésors immobiliers ou de trésors culturels, la confiscation fait rage. C’est ainsi que des domaines familiaux devenus des charges fiscales insurmontables se retrouvent divisés par des successeurs, revendus en mille morceaux, mangés par des lotissements avides, démantelés par des antiquaires et des promoteurs, reconvertis en centres de conférences où l’on fait défiler des présentations PowerPoint sous des moulures Louis XV en trouvant ça normal. C’est ainsi que l’éducation, n’étant plus familiale mais nationale, prive nos enfants de tout ce que les familles transmettaient de mère en fille et de père en fils [Qui connaît l’histoire du Chat Botté dans la classe ? Levez le doigt. Un ? Deux ? Qui connaît l’histoire de son saint patron ? Natéo ? Kilévan ?]. C’est ainsi qu’on fait tout pour décourager les voies professionnelles et faire accéder tout le monde au Bac [Jospin], pensez donc, ils pourraient devenir boulangers ou garagistes, comme leurs parents. L’horreur absolue.

C’est amusant, le réel finit toujours par émerger du marécage idéologique. Ça vous donne des chocolatiers, des boulangers, des charpentiers ou des parfumeurs qui, très fiers de la réputation de leur savoir-faire, mentionnent « De père en fils » ou encore « Maison fondée en 1821 ». Ils sont fournisseurs officiels du ministère.

+++

La grandeur d’une civilisation ne se juge pas à ses résultats en matière de lutte contre les inégalités [il faudrait considérer la Corée du Nord comme un admirable accomplissement du génie humain], mais à sa capacité à faire rayonner l’excellence de quelques uns sur tous les autres. C’est l’universalisme à la française. À cet égard, on comprend que la langue française, avec ses préciosités et ses exceptions, provoque des vomissements chez les progressistes et les égalitaristes, parce qu’ils y voient la trace de privilèges, de particularismes, et d’héritages à abolir. Or le génie universel français ne consiste pas à faire écrire nos ministres comme Grand Corps Malade [il fo réformé l’ortograf], mais à faire entrer La Fontaine, Perrault, Molière, la poule-au-pot et la baguette de campagne que-les-Américains-nous-envient, dans toutes les chaumières.

Publicités