Je suis tombé hier sur Arte Lounge, l’émission qui parodie Arte sans le faire exprès.

Le concept : une artiste canadienne germano-franco-anglophone noire invite des violonistes allemands, des chanteuses anglo-italiennes, des groupes pop berlinois, une accrobate nue et ficelée comme un saucisson Justin Bondage pour la touche cabaret arty porno-chic ; et tout cela se passe dans une salle de spectacle alternative berlinoise, devant un public sympa. Lounge, donc.

Objectif : démocratiser la Kultur pendant une soirée de performances artistiques diverses. Public décontracté, endroit décontracté. On n’a pas fait venir des artistes en frac, non. On a fait venir tel violoniste parce qu’il a une sale tête de rock star soigneusement ébouriffée et mal rasée. On a fait venir les Puppini Sisters, non pas parce que leur musique est rétro [beuârk], mais parce qu’elles racontent qu’elles sont des ex-punks ou des déserteuses de l’Âcâdêmîe de musique, et qu’elles ont adoré les Triplettes de Belleville [Belleville = quartier sympa = multiculturel = artistes de rue = brocantes citoyennes = ateliers reconvertis en lofts, etc]. Idem pour les autres. Rebelles-rebelles, quoi. On s’encanaille et on nique les bourgeois.

Comme c’est lounge et que ça-dépoussière-le-genre™, le public [bien sapé, bien coiffé, bien looké, bien friqué, branchouille à donf mais décontracté] applaudit, siffle, crie « ouuuaaaaais !!! » quand le Dr Müller et Hans Johannes Möllenmeister ont fini de jouer leur morceau minimalisto-déconstructiviste post-dodécaphonique, exactement comme s’il s’agissait d’Eric Clapton jouant « Layla » en unplugged. Parce que c’est cool, tu vois. On n’est pas dans les codes coincés. On peut crier ouaaaais et se taper un slam sur la foule pendant un solo d’Arnold Shönberg ; c’est un truc qui pulse, tu vois. C’est trop sympa. Rondo Venezziano ? Connais pas.

Bon, je n’ai pas suivi toute l’émission parce que c’était pénible et que j’ai zappé comme une brute, mais vous voyez bien le genre. On a beau vouloir jouer les démocrates, le jazz et la musique « classique » [disons plutôt musique savante pour être plus exact] resteront toujours à la seule portée des élites. On a beau vouloir démolir les codes bourgeois, ce n’est jamais dans les classes populaires qu’on s’identifiera à des classes sociales polyglottes qui voyagent en Eurostar tous les week-ends en parlant du dernier album d’Igor Stravinsky [il paraît qu’en concert c’est encore plus dingue que Mathias Malzieu]. Bref, tout cela véhicule un fort parfum de propagande où l’on sent pointer en permancence l’éloge du Grand Machin Européen plein de différences mais sans frontières.

On perçoit d’ailleurs là une nouvelle contradiction du bobo progressiste : l’abolition des frontières le placera devant un grand désarroi, puisque sa gloire et sa fierté viennent précisément du fait qu’il est un homme « qui traverse les frontières ». Voyager de Brest à Moscou est intéressant dans la mesure où l’on franchit des douanes, des frontières, des espaces caractérisés par des cultures propres. Si toutes les frontières [y compris linguistiques] venaient à tomber entre Brest et Moscou, on perdrait beaucoup de choses, à commencer par le plaisir snob de voyager à l’étranger.

Parce ce que le bobo désire toujours pour autrui ce qu’il ne désire pas pour lui-même. Il veut habiter un quartier populaire et multiculturel, mais il ne veut surtout pas mettre ses enfants dans l’école du quartier. Il veut de l’Éducation à la Citoyenneté mais n’a pas forcément très envie de savoir que son fils sera homosexuel dès douze ans et fera le ramadan. Il veut régulariser tous les sans-papiers, mais pas qu’ils viennent squatter son loft. Il faut que les frontières tombent, mais il faut que la diversité culturelle subsiste. Il adore la libre circulation des biens et des personnes, mais a horreur de découvrir que les peuplades les plus isolées du monde ont des Nike aux pieds et boivent du Coca-Cola. Il veut du Shönberg et du body art austro-hongrois démocratisés et accessibles, mais uniquement en compagnie de ses semblables à lunettes carrées dans des endroits snobs, et diffusé avec sous-titrages sur une télévision chiante à un horaire impossible.

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