La National Gallery est un endroit merveilleux, particulièrement dans le département Renaissance où les œuvres exposées sont absolument éblouissantes. C’est bien simple, il n’y a que des grands noms : Raphaël, Giotto, Cimabue, Mantegna, Fra Angelico, Botticelli, Della Francesca, Lorenzo Lotto, il y a même la Bataille de San Romano de Ucello et les Époux Arnolfini de Van Eyck. Tout, TOUT, y est splendide. C’est, comme disent les jeunes, un truc de maboule. Pas le moindre artiste de seconde zone, pas le moindre chef-d’œuvre mineur, non, rien que du super-classe de très haute volée, c’est la crème de la crème qui est réunie là. C’est un transport, un ravissement, un enchantement.

Ce serait presque le plus bel endroit sur terre [je fais abstraction du bâtiment qui l’abrite] s’il n’y avait pas cette infecte populace aussi laide que bavarde, et qui à la désagréable habitude de se rendre dans les musées et les châteaux sans se poser une seule fois la question de sa légitimité dans les lieux qu’elle fréquente. Je vous le demande : que font une paire de tongs, un sac à dos Décathlon et un T-shirt « Rock cool girl hello star original » devant une descente de croix ou le Couronnement de la Vierge ? Devant un Jeff Koons ou un Richard Serra, je ne dis pas ; mais pas devant un Tiepolo ou un Van Der Weyden ! Merde, quoi ! Est-ce qu’on reçoit la communion en jogging ? Est-ce qu’on vient se faire agrafer une Légion d’Honneur en salopette de jardinage ? Non ! Certes les tongs, le jogging ou la salopette de jardinage ne dénaturent pas les substances respectives d’un Pérugin, de la Sainte Hostie ou de la Légion de Mes Fesses, mais on est prié d’admettre que toutes ces choses ne méritent pas la souillure de la vulgarité. Et la première des vulgarité, c’est la foule. Le peuple amassé. Le troupeau humain. Les gens. Quelqu’un peut-il me dire en quoi les gens sont dignes de venir mettre leurs gros doigts sur un Saint Georges terrassant le Dragon ? Qu’ils s’estiment dignes, je n’en doute pas une seconde, d’autant plus qu’il est écrit « GRATUIT ! » sur la porte, mais que ne fait-on pas croire aux gens en raison des impôts qu’ils payent ?

J’ignore s’il existe un traité « De la Foule » [« De sudoriparis horribilis vulgaris »] ou un Que Sais-Je ? consacré à « La populace à travers les âges« , mais mon petit doigt me répète sans cesse qu’un lien très étroit unit presque systématiquement le phénomène de foule au phénomène de profanation depuis l’avènement de l’Âge Moderne.

Les « masses populaires« , ça n’a jamais été qu’un discours de progressistes athées. Les assassinats par peuples entiers, c’est une trouvaille des progressistes athées [les démocrates et les républicains détiennent le glorieux brevet du populicide dès les premières heures de leur prise de pouvoir]. Les rassemblements dans les stades, encore un coup des progressistes athées. Les parades de huit-cents mille personnes pour la gloire du Régime, ça n’existe que dans les pays socialistes. La négation de l’individu au profit de l’État, toujours les progressistes athées. La massification, la nationalisation, la centralisation, la planification, la numérotation du troupeau humain, c’est encore une fois l’œuvre des progressistes athées. Et même davantage que l’athéisme, les progressistes veulent renverser la Souveraineté Suprême qui gouverne le genre humain en consacrant la foule comme idole, ce qui devient ipso facto de la profanation. Pour les progressistes, tout doit être fait par le peuple, pour le peuple, par peuples entiers. Fascination pour ce qui est bas, mépris consommé pour tout ce qui est élevé. Et plus on monte, plus on est seul.

Tenez, regardez la Cité Interdite à Pékin : depuis la révolution, le cœur de la Chine ne contient plus le dessein mystérieux, silencieux et sacré des Empereurs et de leur cour, mais au contraire la foule, la foule, la foule, la foule en continu, errante et baveuse comme une limace tentaculaire dans une Cité réduite à l’état de momie. L’Empire était vivant, animé, aimé, incarné, précisément parce que son cœur était Interdit ! Mais c’est bien simple, les progressistes ont horreur de tout ce qui est « interdit au public ». Pour eux, c’est une hérésie, car TOUT doit être public ; il faut faire tomber le secret, faire tomber l’intimité, faire tomber la pudeur, faire tomber les hiérarchies. Les sociétés progressistes commencent toujours par imposer le tutoiement, imposer les logements collectifs, interdire l’intimité de l’âme et du corps, et détruire le Beau car il est élitiste et inégalitaire. De fait, la Chine – comme toutes les nations touchées par la modernité – est devenue une terre aride et laide, où l’habitat n’existe plus qu’à l’état de cubes de béton [ce qui n’a pas encore été rasé y est destiné], et où plus aucun art ne s’exprime sans porter le sceau du kitsch, du débile ou du malhonnête [mais la France tient lieu d’exception, n’est-ce pas ?]. On reconnaît l’arbre à ses fruits.

Alors la National Gallery, parce que la-culture-doit-être-accessible-à-tous©, est un gigantesque moulin où entrent en permanence des flots de couillons en shorts fluos et de connasses à cellulite intégrée. Avait-on de la cellulite autrefois ? Non : on avait de la décence. Luchini, dans « L’Arbre, le Maire et la Médiathèque », raconte d’une certaine façon cette indécence : l’accès à la culture-pour-tous, non seulement dupe les braves gens en leur assurant que ce sera un projet respectueux, mais en sus passe sous silence la somme invraisemblable des nuisances qu’engendrera la démocratisation de la connaissance [parkings, ronds-points, bretelles d’autoroute, bruit, trafic, pollution sonore et visuelle, assassinat du silence,…]. Renaud Camus, dans « Comment massacrer efficacement une maison de campagne en dix-huit leçons » expose également ce constat implacable : dans le monde moderne, la laideur [qui est un crime, je le rappelle] ne connaît pas d’obstacle à son expansion généralisée puisque tout se justifie toujours par l’implacable besoin d’utilité démocratique, intouchable idole de notre temps.

Alors je vous le dis tout net : NON, je n’aime pas les gens. J’aime les hommes, mais sûrement pas les gens.

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