Je me permets aujourd’hui de relayer le flambeau d’une belle tradition de la blogosphère : l’examen d’Agreg. Au programme, une java sur un air d’accordéon parigot bien connu : « C’est un mauvais garçon », d’Henri Garat [1931]. Vous avez le droit de boire une Suze, un Dubonnet, ou encore un Byrrh pendant la correction.

Nous les paumés
Nous ne sommes pas aimés,
Des grands bourgeois
Qui nagent dans la joie

[Il y a donc « eux » et « nous », les paumés et les bourgeois. Accroche percutante, axée sur le clivage social voulu par une société inégalitaire, donc injuste. Un texte engagé, et dont les premières lignes nous immergent d’emblée dans une dénonciation citoyenne de la discrimination opérée par la classe dominante.]
Il faut avoir pour être à leur goût
Un beau faux-col et un chapeau mou

[Ironie pertinente quant à la vraie teneur des valeurs bourgeoises : l’apparence et la vanité, en tant que parodies d’une élégance aristocratique fantasmée, et de toute façon caduque à chaque mode qui passe. Excellente économie de mots pour désigner tout le factice d’un système civilisationnel fondé sur l’hypocrisie et la frivolité.]
Ca n’fait pas chic une casquette
Ca donne un genre malhonnête

[Très bon retournement du cliché « casquette-basket-survêt », retourné avec le panache prolétaire contre la veule mesquinerie de la bourgeoisie. Encore une dénonciation des codes vestimentaires ; attention à ne pas désamorcer la charge de votre texte par trop d’insistance sur le cours de la mode et du textile !]
Et c’est pourquoi quand un bourgeois nous voit
Il dit en nous montrant du doigt :

[Car le bourgeois, censé être vertueux, n’est que l’Accusateur, c’est à dire une émanation maléfique. Voilà qui est très bien vu et très bien résumé.
Une première strophe brillante de concision, qui dépeint en quelques mots bien choisis un univers sur la voie de la péremption. Bravo !]

REFRAIN
C’est un mauvais garçon
Il a des façons
Pas très catholiques
[Toujours cette ironie mordante ! Ainsi il y aurait de bons et de mauvais garçons, désignés par un conformisme moral qui fait fi des histoires personnelles, des contextes sociaux difficiles, du climat policier qui règne dans les quartiers populaires, et surtout de la diversité des croyances que tout un chacun a le droit d’exercer librement. Excellent choix dans l’expression « pas très catholique », qui joue à la fois sur le sens propre en tant qu’ « immoral » car opposé à la doctrine catholique par sa liberté de mœurs, sur le sens figuré en tant que « louche » et « peu fréquentable », en enfin sur un troisième sens qui dénigre une vision exclusivement judéo-chrétienne à l’heure où la cohabitation avec la Diversité doit faire tomber les valeurs prétendument immuables. Vous avez très bien vu ceci : un garçon n’est pas forcément mauvais du moment qu’il échappe à la grille de lecture catholique, car le jugement du bon et du mauvais fluctue selon les cultures auxquelles on choisit de se rallier.]
On a peur de lui
Quand on le rencontre la nuit
C‘est un méchants p’tit gars
Qui fait du dégât
Sitôt qu’il s’explique

[Quelle sagacité ! Vous savez saisir tous les clichés sarkozystes, rien ne vous échappe ! Le bourgeois joue en permanence du sentiment d’insécurité et du fantasme de la violence urbaine pour proférer toutes les calomnies envers la classe populaire et la jeunesse !]
Ca joue du poing, d’la tête et du chausson,
Un mauvais garçon

[La rime en « on » jouit ici d’une jolie substitution de mot. Vous avez préféré « chausson » à « basket », cela crée un beau moment de poésie, mais sachez vous octroyer un peu de liberté dans les codes bourgeois de la versification ! S’il est réaliste de parler des baskets Nike, mettez le mot sans détour, car le style n’est que l’expression du Nécessaire, en l’occurence une dénonciation des codes paralysants et des conventions inégalitaires ! Osez !]

Toutes les belles dames
Pleines de perles et de diams
En nous croisant ont des airs méprisants

[Après les hommes bourgeois, vous abordez le thème des femmes bourgeoises ; ce soin méticuleux de respecter la parité vous honore. Toutefois, gardez en tête qu’une femme bourgeoise reste une femme avant tout. Elle est peut-être méprisante, mais ce fiel est l’œuvre de son embourgeoisement, de la domination hétérocentrée qu’elle subit ! Amusant clin d’œil à une grande dame de la chanson française au bout du deuxième vers, voilà qui est très habile ! et d’autant plus qu’elle est une de vos camarades de lutte !]
Oui mais demain, peut-être ce soir
Dans nos ginguettes elles viendront nous voir

[Retour d’ironie envers le camp des hypocrites ! Vous travaillez sur le terrain et cela se voit.]
Elles guincheront comme des filles
En s’enroulant dans nos quilles

[Maniez l’argot avec parcimonie : préférez le verlan. De façon générale, gardez-vous des langues mortes et faites vivre le français.]
Et nous lirons dans leurs yeux chavirés
L’aveu qu’elles n’osent murmurer :

[RETOUR AU REFRAIN]
…Mais y a pas mieux pour donner l’grand frisson
Qu’un mauvais garçon !

[Le masque tombe au dernier vers de la dernière strophe ! Bougre de bougre, vous avez du talent, mon ami. Dernier acte de la pantalonnade bourgeoise : condamnation de l’hypocrisie, condamnation du factice du jeu social, condamnation d’une fidélité conjugale propre à brimer scandaleusement les élans naturels de l’âme et du cœur… Excellente ellipse qui nous fait voir par suggestion le couple Djamel Debbouze & Mélissa Theuriau, c’est à dire le moment de citoyenneté exemplaire où le « mauvais garçon » convainc la bourgeoisie de la grandeur de son âme, et de sa légitimité à figurer dans les rangs de ceux qui « représentent les quartiers », et par voie de fait à faire « bouger la République » de façon active, et même bien plus active qu’un « gentil garçon », c’est à dire qu’un réactionnaire non-métissé.]

Appréciation générale :
Mon ami, je vous met 19 sur 20 ! C’est concis, synthétique, explicite ; chacun de vos mots tape dans le mille avec autant d’engagement poétique que de conviction politique. Vous balayez en quelques phrases seulement tous les travers de l’oligarchie bourgeoise : discrimination, mensonge, calomnie,… et savez célébrer avec autant d’économie toute la vertu du néoprolétariat primo-arrivant, sans jamais tomber dans le name-dropping facile. Je vous ôte un point pour le classicisme de votre versification ! J’attends de votre prochain travail qu’il rende compte de votre sincère volonté de déconstruire les codes, jusqu’au bout !
Je me permets de transmettre votre texte à la Halde, en vue d’un prochain battle de hip-hop qu’elle organise prochainement à la Courneuve avec la participation de Luc Besson. En effet, il faut sensibiliser toutes les Françaises et tous les Français au combat contre les forces du capital apatride [et de leur obsession pour le commerce du textile comme vous le soulignez avec pertinence dans votre texte], contre leur milice aux ordres d’un président qui contrôle les média et entretient une mauvaise image des quartiers, et contre toutes les formes de discrimination qui empêchent l’avènement d’une société ouverte, tolérante et multiculturelle.

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