En écoutant les informations, il est devenu courant d’entendre « les Michelin » ou « les Moulinex » pour désigner par métonymie « les [ouvriers de chez] Michelin » ou « les [ouvrier de chez] Moulinex ».

La formule semble anodine ; on emploie bien le même procédé pour dire « Saint-Étienne a battu Marseille » ou « un Picasso », quand en réalité on parle de « [l’équipe de football de] Saint-Étienne » qui a battu « [l’équipe de football] de Marseille », ou d’un « [tableau de] Picasso ». C’est plus simple, plus court, plus concis.

Pourtant, l’usage journalistique contient un sens implicite dans l’expression « les Moulinex » ou « les Michelin ». En effet, si « un Picasso » désigne bien « un tableau exécuté et signé par Picasso », et « Saint-Étienne » désigne bien « l’équipe domiciliée à Saint-Étienne et défendant ses couleurs », en revanche un « ouvrier travaillant chez Moulinex » n’est pas assimilable à « Moulinex » lui-même – sauf à considérer que Moulinex a un droit de propriété sur ses ouvriers, ou d’identification de ses ouvriers à la marque Moulinex. Ce qui n’est pas le cas, puisque nous vivons dans un pays libéré de l’esclavage.

Le sous-entendu journalistique est le suivant : Moulinex, Michelin ou Tartampion appartiendraient aux ouvriers qui y travaillent. On entend d’ailleurs les mêmes journalistes enchaîner dans leurs articles « ils se mobilisent pour défendre leur usine ».

Or c’est totalement faux : ce n’est pas leur usine. Moulinex ne leur appartient pas. Les ouvriers de Moulinex ne sont pas Moulinex. Ils y travaillent, ils y gagnent leur vie, ils ont entièrement raison de s’inquiéter de leur avenir professionnel, mais sous-entendre qu’ils sont Moulinex, c’est insinuer que le patronat est illégitime dans son statut de gestionnaire et/ou de propriétaire d’entreprise, et donc entendre que cette légitimité reviendrait plus volontiers aux seuls ouvriers.

Les journalistes ne font donc pas de l’information, mais de l’opinion. De la bonne vieille opinion marxiste à base d’appropriation collective de l’outil de travail, ce genre de catéchisme. Je ne vous apprends rien, mais je trouve toujours intéressant de s’arrêter sur ces petits détails qui n’ont l’air de rien.

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