Pour expliquer la mondialisation, la parabole de l’open space me paraît tout à fait pertinente. Pour rappel, l’open space désigne une configuration de bureau particulièrement à la mode depuis les années 90, dans laquelle les employés ne travaillent plus seuls ou par petit groupe dans des locaux fermés, mais où tout le monde travaille dans une grande pièce [space] ouverte [open]. Les postes de travail sont disposés sans cloison séparative. On parle parfois de « bureau paysager ».

1. Buts de l’open space

Comme la mondialisation, l’open space vise à faire tomber les frontières entre les espaces physiques et entre les gens. Le but est de décloisonner tous les espaces de travail, afin de créer une synergie [parlons corporate], de rapprocher les gens qui s’ignoraient quand ils travaillaient chacun dans leurs espaces personnels. Les postes de travail sont mobiles, et il suffit de brancher son ordinateur n’importe où ailleurs dans l’espace pour en faire son lieu de travail. L’espace n’appartient plus en propre à personne.

La mondialisation fonctionne de la même façon : puisque rien n’empêche d’aller d’un lieu de travail à un autre à travers l’open space, il n’y a aucune raison de continuer à produire local et cher quand on peut tout simplement aller produire syldave et pas cher. Comme l’espace est à tout le monde et qu’il est libre d’accès, le cynisme économique l’emporte beaucoup plus souvent sur la préférence locale, laquelle n’a plus de pertinence.

2. Avantages

Sans conteste, l’open space, comme la mondialisation, offre une réelle liberté de circulation. À l’époque des bureaux fermés, on n’osait pas forcément aller déranger Paul et Michel du bureau d’à côté pour dire bonjour ou faire une pause café-blabla. Dans un open space, vous savez tout de suite qui est là, qui est parti en réunion, qui a l’air très occupé, qui a l’air de faire une pause, etc., et rien ne vous empêche de vous promener à travers les postes de travail pour aller saluer Paul et Michel. L’espace étant désormais commun et élargi, il donne incontestablement l’impression qu’on n’est plus prisonnier de ses petits mètres carrés d’autrefois.

3. Inconvénients

Travailler en open space interdit toute confidentialité. Vos conversations téléphoniques sont à portée de tous vos voisins, ce qui est particulièrement pénible à vivre quand vous enguirlandez quelqu’un ou qu’au contraire vous vous faites enguirlander. Vous avez parfois besoin de passer des coups de fil privés [appeler votre banquier, prendre rendez-vous avec votre médecin, discuter de trucs importants et urgents avec votre femme,…] et vous êtes obligés de chuchoter ou de vous trouver un coin tranquille. Vous êtes obligés de penser collectif d’abord. Vous êtes sous le regard de tout le monde en permanence.

L’open space prétend faire bénéficier à tous des mêmes conditions de travail puisque tout le monde est dans le même espace. La réalité est beaucoup plus complexe : certains sont proches de la fenêtre et se plaignent des reflets sur leur écran ; d’autres sont situés juste en dessous du flux de la climatisation et se plaignent d’avoir froid en permanence ; quand l’un veut mettre un peu de musique il la fait subir à tous les autres, du coup tout le monde travaille avec les oreillettes de son mp3 et plus personne ne se parle ; quand l’un veut baisser le store parce qu’il n’arrive pas à travailler à cause du soleil, huit autres s’estiment lésés et se soulèvent contre son initiative ; si un collègue a une voix un peu forte il est impossible de l’isoler dans un bureau pour foutre la paix aux autres ; quand l’un veut faire entrer un peu d’air frais parce qu’il est au fond de la pièce, tous les autres se plaignent des courants d’air ; etc. La convivialité promise peut très vite devenir un enfer où, si on ne fait pas profil bas, on est détesté par tout le monde. Autre détail, mais qui participe à la dégradation progressive du plaisir de vivre : comme il n’y a plus de cloisons, on ne peut plus rien afficher, plus rien punaiser, on ne peut plus habiller son environnement à sa guise. C’est un détail, mais il signifie la dépersonnalisation, et même la dépossession globales des lieux de vie, ce qui est quand même très grave.

L’open space, comme la mondialisation, ignore totalement les situations particulières et les habitudes locales. À l’instar d’une réglementation européenne, il nie l’existence des modes de fonctionnements personnels ou locaux. Comme la mondialisation, il met en place des lois globales qui vont souvent à l’encontre du bon sens. Exemple : en fin de journée, quand il ne reste plus qu’un ou deux employés qui finissent leur travail, c’est tout un plateau de 250m² qui est encore allumé pour rien alors qu’une seule lampe suffirait. La loi globale écrase le particularisme. Le bureau fermé, au moins, permet à chacun de régler sa température et sa luminosité idéale, d’allumer sa radio préférée, sans le faire subir à tous les autres. On peut ouvrir la fenêtre sans créer de courant d’air pénible pour les autres, baisser le store comme on l’entend, et on peut même garder sa porte ouverte ! Bref, une communauté de petits espaces rend souvent la vie plus intelligente, plus gérable et plus confortable qu’une globalisation uniforme qui ne profite in fine qu’à une minorité.

4. Conclusion

Les dirigeants qui font travailler leurs employés en open space ne travaillent JAMAIS dans l’open space. Ils en font la promotion, mais ne le subissent pas. Ils ont toujours un bureau à l’ancienne, avec une porte qui ferme, et ils comptent bien conserver la confidentialité totale de ce qui s’y passe.

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Merci à >>>

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