« La lèpre exclut ». C’est écrit en gros au coin des rues, sur une affiche invitant le quidam à la pitié, puis au rachat de sa culpabilité de petit Blanc nanti contre quelques euros – as usual. Sous le soleil du vivre-ensemble obligatoire et de la socialisation de force, les fléaux les plus graves sont ceux qui, en plus de leur nuisance en soi, vous retranchent de la collectivité. Ici bas, mille fois par jour, il faut lutter contre l’exclusion, il faut vivre ensemble, il faut être solidaire-de, il faut faire société, il faut être collectif, il faut faire la fête des voisins, il faut s’intéresser au coming-out de ses collègues, il faut collaborer à la grande exhibition collective, il faut encore s’insérer dans les rouages électoralo-citoyens du régime, sans quoi on est regardé comme un irresponsable, et il faut coûte que coûte incorporer le groupe.

Or, pas plus que l’idéologie de la solidarité, celle de l’exclusion n’est une vérité absolue. L’exclusion, en soi, ne veut rien dire. Beaucoup de gens ont besoin de solitude, beaucoup de gens sont heureux de vivre hors des foules, et même, beaucoup de gens sont positivement ravis de s’exclure ou de se retrancher du monde de leur propre initiative, au fond d’un monastère, au milieu de leur potager, pendant leur trek dans les Andes, sur une île déserte, dans leurs lectures, ou tout simplement derrière des lunettes noires qui jouent la comédie de l’inaccessibilité ; et d’autres encore sont positivement ravis d’être des exclus au nom de la rebellion, réelle ou feinte, qu’ils portent.

En soi, ce n’est pas grave d’exclure ou d’être exclu. N’excluons-nous pas les femmes des WC pour hommes et les hommes des WC pour femmes ? N’excluons-nous pas les criminels de la société des honnêtes gens ? N’excluons-nous pas la matière grasse de la margarine ? N’excluons-nous pas le Coca-Cola des dîners gastronomiques ? N’excluons-nous pas les gros mots du vocabulaire de nos enfants ? N’excluons-nous pas le ketchup du foie gras, et la cravate à rayures quand la chemise est à carreaux ? Nous passons notre vie à exclure. Nous passons aussi notre vie en quête de retranchements petits et grands, comme autant refuges contre le culte de la socialisation qu’on nous inflige en permanence. Au cœur d’un métro bondé, même le plus communiste des bobos insulte comme tout le monde le Dialogue et le Vivre-Ensemble en vissant ses écouteurs dans les oreilles, célébrant ainsi sa propre exclusion avec joie : « votre existence ne m’intéresse pas, votre conversation me pollue, je subis votre présence, je me réfugie dans MON raggamuffin ». Nous n’aimons pas vivre ensemble en permanence. La joie du vivre-ensemble, c’est du flan, personne n’y croit, personne n’en a envie. Personne n’aime voyager enfermé dans un wagon ID-Zap [la convivialité sous la menace d’une arme] en partance pour je ne sais quel enfer en stratifié. Personne n’aime rencontrer la différence, la vraie, parce qu’il existe aussi une tourista mentale contre laquelle nous sommes armés de façon fort inégalitaire, et que nous n’avons pas forcément envie de subir au quotidien.

La lèpre mérite notre intérêt et notre charité, c’est entendu. Leur détresse est réelle et profonde. Mais ce n’est pas une raison pour nous jouer le couplet à la gloire des valeurs du familistère géant dans lequel on veut nous enfermer. Ma charité me dispense de votre solidarité, figurez-vous. Je socialiserai quand je veux, merde. Autant qu’un cancéreux, qu’un diabétique, qu’un tourneur-fraiseur ou qu’un véliplanchiste, j’exige qu’on ne marche pas sur mes plates-bandes à moi, et qu’on me foute la paix si je n’ai pas envie de voir vos sales gueules. Et à plus forte raison si je suis lépreux, d’ailleurs. Exclu ? Et alors ?

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