Je vous livre mes réflexions consécutives à la lecture du dernier édito du magazine Hétéroclite [1].

« À chaque fois que resurgit dans le débat public la question de l’homoparentalité, ses détracteurs agitent le chiffon rouge du “droit à l’enfant“ prétendument à l’œuvre derrière cette requête portée par les associations homosexuelles. Selon cette thèse, la possibilité pour un homosexuel d’avoir et d’élever un enfant ne serait que le syndrome de notre époque consumériste où l’être humain en général et l’enfant en particulier serait devenu un bien marchand comme un autre. Elle témoignerait des égarements d’une société libérale devenue folle dans laquelle les individus réclameraient toujours plus de droits et toujours moins de devoirs. Mais qui, au juste, formule et réclame en ces termes un quelconque “droit à l’enfant“ ? Personne. Et certainement pas le mouvement homosexuel, qui se contente de demander une simple égalité des droits. »

Le mouvement homosexuel se contente de demander une simple égalité des droits. Mais de quels droits prive-t-on les homosexuels ? N’ont-ils pas, comme tout le monde, la jouissance de tous les droits que leur accorde la nationalité française ? Sont-ils exclus des bureaux de vote, des universités, de certains corps professionnels, des banques, des restaurants ? Ont-ils un statut fiscal particulier ou un passeport particulier en raison de leur vie sexuelle ? Sont-ils interdits de musées ou de permis de conduire en raison de leur sexualité ? Non, heureusement. Que je sache, sous notre régime de l’an 2011, personne n’a jamais été amputé du moindre de ses droits pour homosexualité.

« C’est peut-être là d’ailleurs que le bât blesse : apparemment, pour les opposants à l’homoparentalité, l’homosexuel, intrinsèquement incapable de considérer l’enfant autrement que comme un caprice, ne ferait que suivre une mode de l’adoption lancée par son idole Madonna… »

L’homosexualité est, par nature, une sexualité stérile. On ne fait pas un enfant en fusionnant deux ovules, on ne féconde pas un spermatozoïde avec un autre spermatozoïde. Un être humain commence par la rencontre d’un élément masculin et d’un élément féminin, de façon générale dans un utérus, parfois sous le microscope d’un laboratoire de PMA. En vertu de ce constat bêtement factuel et bêtement scientifique, les civilisations font des choix de société. De façon générale, toutes les civilisations considèrent l’émergence de la vie comme une joie, et l’enfant comme un être fragile à protéger. De là naissent plusieurs options culturelles pour définir le statut que doivent tenir les parents.

Dans le cas précis qui nous intéresse – celui du mode de vie occidental du début du XXIème siècle – , il faut, avant de parler d’homoparentalité, comprendre ce qu’est la parentalité tout court. La parentalité est un mot nouveau, c’est un concept spécifiquement moderne. Avant les années 1990, personne n’avait jamais entendu parler de parentalité. On ne parlait pas de son statut familial en terme de parentalité, mais de filiation. C’est à dire que la famille ne se vivait pas dans la primauté de l’ascendance, mais dans celle de la descendance.

A-t-on jamais parlé d’hétéroparentalité ? Parler d’homoparentalité ou d’hétéroparentalité, c’est clairement disjoindre la causalité naturelle de la fertilité des parents, et par cet artifice considérer comme parfaitement fortuit le fait d’être né dans une famille hétérosexuelle ou homosexuelle. On veut nous faire croire qu’il serait fortuit de naître d’un homme et d’une femme, tout comme il serait fortuit d’être né sous telle ou telle nationalité, tout comme il serait fortuit d’avoir telle ou telle langue maternelle par la vertu du plus pur des hasards, tout comme il serait fortuit d’êtré né-tout-court alors qu’on n’a rien demandé. Ainsi, considérer qu’une famille soit de façon égale, ou indistincte, homoparentale ou hétéroparentale annihile toute possibilité de regarder les causes et les effets de la fertilité, et démolit la souveraineté du modèle familial. Car si le mariage est « hétéroparental », ce n’est pas par caprice tyrannique destiné à discriminer pour le plaisir : le mariage est hétéroparental parce que la rencontre fertile naît de la rencontre d’un seul homme et d’une seule femme [on n’a jamais vu deux spermatozoïdes dans le même ovule, ni un spermatozoïde féconder deux ovules], et que cette condition est si vraie et si juste que leur union doit être élevée au rang de sacrement. De là découle ensuite notre conception de la cellule familiale idéale. Car c’est la condition de la filiation qui détermine et légitime le statut du couple. Or le mouvement homosexuel désire que le seul statut de couple détermine et légitime les conditions de la parentalité.

Le modèle familial qui inspire le mouvement homosexuel [deux parents, qui forment un couple, de préférence marié, qui vivent sous le même toit et qui ont des enfants] n’est pas un modèle lambda. C’est une configuration familiale très particulière, très précise, et qui est un modèle spécifiquement chrétien. Les musulmans, par exemple, ont une définition complètement différente de la famille. La polygamie [réelle ou potentielle]  instaure un système radicalement différent de celui du couple, or je n’ai pas l’impression que les revendications du mouvement homosexuel exigent le mariage à trois ou à quatre, ni même un mariage où un conjoint est subordonné à l’autre. J’ai toujours entendu, chez le mouvement homosexuel, une demande d’adoption formulée  sur la base exclusive du couple.
La question de l’adoption, pour prendre un autre exemple, est un trait presque exclusivement chrétien. L’adoption n’existe pas en islam, par exemple. Pour nous, accueillir un enfant dans une famille, l’adopter, signifie qu’il prend notre nom de famille, qu’il jouit pleinement de tous les droits qu’a un enfant biologique [place dans la fratrie, droits de succession, protection juridique, état-civil, responsabilité pleine et irréversible des parents adoptants], etc.

Or dans d’autres cultures, ce n’est pas du tout évident : l’enfant abandonné ne peut être confié que dans les cercles exclusifs de sa famille plus ou moins proche, dans le cadre exclusif de sa religion, et il ne devient jamais le fils ou la fille des gens qui le recueillent.

D’autres modèles n’imposent pas qu’on vive sous le même toit. De nombreux maris polygames offrent aux coépouses des logements qui leurs sont propres, signes de puissance et de richesse. Le mari visite ses épouses en allant chez elles – même si juridiquement les logements appartiennent souvent au mari, afin que les épouses et leurs enfants restent dépendants du patriarche.
D’autres couples, libres ou modernes, font aussi le choix de faire chambre à part ou maison à part.

Il existe également des sociétés où les parents ne sont pas forcément les éducateurs privilégiés de leurs propres enfants, ceux-ci se voyant confiés par exemple aux oncles et tantes, ou même aux organismes d’État qui prennent en charge la plus grande part de l’éducation, ce qui est le cas dans les régimes totalitaires.

Il existe même des sociétés où l’on « adopte » [contre monnaie sonnante et trébuchante, voire par kidnapping >>>] une petite fille dès son plus jeune âge au sein de la maisonnée, dans le but exprès qu’elle épouse plus tard le garçon de la famille qui a plus ou moins le même âge. La confusion des statuts de sœur et d’épouse, le rapt ou l’achat de l’épouse, le mariage arrangé dès l’enfance, tout cela nous paraît immoral, mais c’est parce que notre référent est le mariage chrétien, fondé notamment sur le consentement des époux [responsabilité en tant que personne libre, donc adulte] et le don mutuel de l’un à l’autre [gratuité totale de la relation].

Ceci dit pour replacer les choses dans leur contexte et dans leur sens, et rappeler en quoi le modèle chrétien est loin de s’imposer comme une évidence à tout le monde. Le mouvement homosexuel n’est donc pas demandeur d’un modèle civilisationnel quelconque, mais chrétien. Et les termes de l’adoption – telle que pleinement désirée et conçue par le mouvement homosexuel – ont été fondés et institutionnaliés par l’Église : l’adoption est une façon de rendre le couple fertile en faisant pleinement siens des enfants abandonnés, pourvu que le couple ait eu le désir d’entrer dans un projet de famille chrétienne.

« Car, curieusement, l’argument du “droit à l’enfant“ ne semble opposable qu’à lui seul : personne en effet ne fustige “l’égoïsme“ des couples hétérosexuels désireux d’adopter ou “l’irresponsabilité“ de ces familles hétérosexuelles qui procréent à tout-va simplement pour le plaisir futile de donner la vie… »

C’est que les couples hétérosexuels qui se dirigent vers l’adoption entrent dans le schéma familial que j’ai expliqué plus haut : c’est une démarche qui trouve son fondement sémantique dans le terreau chrétien. Le mouvement homosexuel a beau cracher toute sa haine de l’Église ou de lareligion, il n’empêche que sa quête de l’adoption ne prend du sens que dans l’optique définie par la chrétienté et bâtie comme telle dans notre code civil depuis très longtemps.

Voilà exactement, à leur corps défendant, ce à quoi aspirent les militants du mouvement homosexuel : « La communauté conjugale est établie sur le consentement des époux. Le mariage et la famille sont ordonnés au bien des époux et à la procréation et à l’éducation des enfants. L’amour des époux et la génération des enfants instituent entre les membres d’une même famille des relations personnelles et des responsabilités primordiales. » [2]
« Communauté conjugale » ? Le désir d’accéder au mariage gay est bel et bien existant.
« Consentement des époux » ? Il est en effet affiché et sincère.
« Mariage » ? C’est l’objectif à atteindre.
« Famille » ? C’est également le but à atteindre, en vertu de tous les autres articles, validés.
« Amour des époux » ? Mais l’amour, n’est-ce pas la plus haute des vertus, et le plus grand des souverains qui institue la nature du foyer ?
« Génération des enfants » ? Là est le cœur du problème de l’adoption, puisque la génération à proprement parler est impossible.
« Relations personnelles et responsabilités primordiales » ? Les nombreuses études sur la stabilité psychologique du couple homosexuel et des enfants élevés par des homosexuels ne cherchent-elles pas à garantir l’intégralité et la fiabilité de ces relations et de ces responsabilités, et donc à servir de garant ?

Les homosexuels désirant imiter le modèle familial chrétien se trouvent donc contrecarrés par la biologie la plus élémentaire, à savoir qu’un homme + un homme, ou une femme + une femme, n’auront jamais d’enfant biologique. Il pourra éventuellement être le fils biologique de l’un ou de l’autre, mais en tout cas la problématique centrale reste l’adoption, c’est à dire faire pleinement siens des enfants qui complèteront l’envie d’incarner la cellule familiale-type.

Mais pourquoi le mouvement homosexuel, aussi ennemi des normes judéochrétiennes et de leurs représentants, se prend-ils soudain à désirer leurs fruits ? Le carcan judéochrétien est-il devenu si désirable ? La libération des mœurs n’avait-elle pas pour but d’en finir avec le modèle Papa – Maman – Vieux couple fidèle qui étouffe – Deux enfants et demi – Un chien – Une voiture – Un pavillon en banlieue – L’été à la Grande Motte – Noël chez Mémé ?

« Alors que s’ouvriront en début d’année au Parlement les discussions concernant une révision des lois bioéthiques (discussions qui ne pourront pas éviter la question délicate de la gestation pour autrui), souhaitons que ce débat complexe ne soit pas une fois de plus pollué par la peur absurde du “droit à l’enfant“. Ce sera notre vœu pieu pour 2011. Bonne année à tous ! – Romain Vallet »

J’écrivais ceci plus haut : c’est la condition de la filiation qui détermine et légitime le statut du couple. Or le mouvement homosexuel désire que le seul statut de couple détermine et légitime les conditions de la parentalité.
Dans ces conditions, il devient difficile de légitimer l’adoption homosexuelle autrement que par le droit à l’enfant, puisque c’est le désir seul qui commande la volonté de faire famille, contre le principe même qui charpente le modèle familial, celui qui consacre et protège les conditions exclusives de l’émergence naturelle de la vie.
Le droit à l’enfant peut, et doit, légitimement faire peur. Avoir un enfant n’est pas, et ne doit jamais, être l’objet d’un droit : ce serait ouvrir la voie du commerce des personnes, en tout cas légitimer légalement et juridiquement des principes contradictoires avec les institutions que nous connaissons.

Le mariage, tel que nous le connaissons, n’a rien à voir avec le mariage civil ou avec le modèle républicain. La république, en faisant du mariage [et du modèle familial en général] une institution civile, ne se doutait pas à quel point sa forme était chrétienne. Car le mariage civil est purement positif, c’est à dire qu’aucun élément sémantique ne le structure, qu’il ne génère pas sa propre légitimité par lui-même ; il n’est qu’un ersatz de modèle chrétien. La république est bien en peine d’expliquer pourquoi le mariage unit deux personnes, du même sexe, ou pourquoi le mariage implique la fidélité des époux. Depuis quand la république a-t-elle des leçons à donner en terme de fidélité conjugale ou d’hétérosexualité, elle qui dépense des millions pour promouvoir le préservatif dès le collège, et des millions encore pour promouvoir presque toutes les manifestations du mouvement homosexuel ?

À présent que la substance chrétienne est presque entièrement évacuée de la loi, plus rien ne s’érige contre toutes les autres formes d’union. Rien n’empêche la polygamie, rien n’empêche le mariage homosexuel, sinon la provisoire inertie de la société et de l’Histoire. En revanche, sitôt que l’on se penche sur le sens que nous voulons donner aux relations humaines, il est bon de revenir aux sources chrétiennes, sans lesquelles il est impossible de comprendre la justice que nous voulons faire régner. Est-il juste qu’une femme ne soit pas l’égal de son conjoint [statut de coépouse ou tout simplement femme voilée] ? Est-il juste de consacrer une union motivée davantage par sa parentalité que par sa filiation ? Est-il juste de nommer « mariage » une union qui usurpe son sens et son fondement réels ? Est-il juste de motiver son désir d’enfant en invoquant pour toute vérité l’éther du bonheur ?

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[1] Hétéroclite : le magazine gay mais pas que … >>>
[2] Article 2201 du Catéchisme de l’Église Catholique

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