Deux affiches authentiques. L’une, publiée vers 1940 par le Service d’Information du Secrétariat d’État aux Colonies si mes sources sont exactes. L’autre, publiée en 2010 par le mouvement des Indigènes de la République.

1. Le graphiste a délibérément calqué l’une sur l’autre. L’usage de la photographie n’a pas empêché d’employer un traitement d’image de façon à lisser les traits et les couleurs pour les rendre plus proches d’une technique de dessin. Le drapeau en arrière-plan est copié-collé. La référence explicite n’est donc pas insignifiante.

2. L’homme asiatique a disparu, au profit d’une femme en burqa. La dimension planétaire s’est réduite, semble-t-il, à la seule dimension africaine : on cite en effet « reubeus, renois », c’est à dire en français « Arabes » et « Noirs ».

3. En 1940, on fait passer le message que la France grandit les races. En 2010, on fait passer le message que les races grandissent la France. Dans les deux cas, l’identité nationale soulève une question raciale, qui, loin d’être reléguée parmi les vieilleries idéologiques de l’Ancien Monde, est au contraire vivifiée par une génération qui s’affirme jeune.

4. En 1940 la France est multiraciale par sa présence à travers les peuples du monde entier : la France est partout. En 2010 la France est multiraciale par la présence des peuples du monde entier dans sa métropole : tout le monde est Français.

5. La propagande de 1940 affiche un ton conquérant et péremptoire : notre unité c’est l’Empire, nos couleurs de peau sont au service du drapeau. La propagande de 2010 propose de constituer un groupe d’intérêt distinct : notre unité, c’est la solidarité rebeus-renois ; le drapeau est au service de notre couleur de peau.

6. L’affiche de 1940 est un message de la métropole, supposée Blanche, aux peuples indigènes. L’affiche de 2010 est un message des « indigènes de la république » à la métropole, supposée Blanche. La question du « nous » et du « eux » a changé de camp, mais reste rigoureusement à la même place.

7. La campagne de 1940 affiche un message affirmatif et clair, dont l’unique subtilité sémantique réside dans le thème des « trois couleurs », à la fois du drapeau et des peuples du monde. L’affiche de 2010 se veut provocatrice et subversive : « Touche à ma nation », avec un point d’exclamation. Et au contraire du ton pompier du XXème siècle, elle utilise un langage argotique [usage du verlan], culpabilisateur [« Et vous ? »], et ambigü [tous solidaires, mais uniquement les rebeus et les renois].

8. Dans les deux cas, il s’agit d’un chantage : en 1940, se désolidariser de l’empire reviendrait à se désolidariser de la grande fraternité humaine mondiale soudée par la France. En 2010, se désolidariser de la cause rebeus-renois est un chantage au racisme [« Tous solidaires. Et vous ? », la solidarité étant élevée au rang de vertu en soi, ce qui constitue une imposture intellectuelle totale], mais la définition même du rassemblement interdit aux Blancs, aux Asiatiques, aux Latinos, aux Amérindiens, aux juifs, aux chrétiens ou encore aux bouddhistes de se sentir concernés. Quoi que l’on fasse, on enfreindra une logique qui vous accusera : y participer en tant que Blanc ou Asiatique, c’est venir sans y être invité, ou soutenir une cause qui n’est pas sienne [l’invitation vise explicitement et exclusivement les « rebeus » et les « renois »]. Ne pas y participer, c’est commettre une offense à la double injonction « tous » et « solidaires », ce qui fait de vous un potentiel suspect d’islamophobie ou de négrophobie.

9. Les énoncés de l’affiche de 2010 se répondent en symétrie : la « campagne contre l’islamophobie et la négrophobie » se superpose exactement avec les mots « rebeus, renois » juste en dessous. Si l’association des mots « négrophobie » et « renois » coule de source, l’association des mots « islamophobie » et « rebeus » relève de ce qu’on appelle en langage médiatique habituel un amalgame. C’est à dire qu’on associe une opinion ou une croyance à un peuple, ce qui constitue une grande méprise. Les indigène de la république suggèrent donc d’eux-mêmes que critiquer l’islam revient de près ou de loin à critiquer les reubeus, et inversement. Ce genre d’amalgame est pourtant unanimement et légitimement condamné en France.

10. L’Empire vu par le Secrétariat d’État aux Colonies en 1940 est aujourd’hui considéré comme un insupportable obstacle au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La France vue par les Indigènes de la République en 2010 est considérée comme un insupportable obstacle au droit des peuples à devenir des français à part entière.

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