Il faudrait un jour que je fasse le compte de toutes les personnes de mon entourage proche qui ont envisagé ou envisagent l’exil. Ce chiffre me terrifierait, je pense. Un nombre incalculable de jeunes gens de ce pays ont terriblement mal à la France, au point de se demander si ça vaut le coup de rester ici. C’est dingue. Et j’en fais partie ! J’ai songé à l’exil, j’y songe encore parfois. Tout une frange de la jeunesse de France, celle qui est plus ou moins diplômée et consciente de la marche du monde, en a marre, profondément marre de vivre au cœur d’un naufrage hystérique. Personne ne parle de ces gens-là dans la presse. Rien à la télévision. Rien à la radio. Je crois pourtant qu’il s’agit d’un phénomène assez vaste, et qui révèle un véritable scandale civilisationnel.

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Rester ? S’il faut rester, alors il faut rester pour de bon, parce que la France est quand même une bénédiction du Ciel, comme disait Lounès Darbois-Beaumont, et qu’il serait criminel d’en priver ses enfants. Rester, parce que, plus que n’importe quel autre pays, la France a besoin de ses amoureux pour être grande et belle. La France se fout bien des gestionnaires et des comptables, des collecteurs d’impôts et des élus locaux, des petits flics du bonheur citoyen et des grands prêtres de la tolérance multiculturelle ; toute cette piétaille ne la grandit pas, au contraire. Le peuple de France, fondamentalement, est un peuple d’amoureux.

Amoureux de la bonne bouffe, amoureux du pinard, amoureux de la rigolade, et surtout amoureux des belles choses. Le peuple de France aime les bons mots et les belles chansons. Saviez-vous que la « chanson » est un genre si français qu’il est admiré et connu sous ce nom partout à travers le monde, de l’Amérique [french chanson] à l’Espagne [chanson francesa] ? Connaissez-vous la quantité de mots français qui existent dans l’anglais ? Ils sont légion ! Nous nous plaignons des nos management et autres marketing, mais nous les utilisons parce que ces concepts sont si étrangers à l’esprit français que nous n’en trouvons pas d’équivalent. Sachez qu’en anglais, le vocabulaire français abonde, et qu’il est systématiquement lié à l’art de vivre : tout ce qui touche à la cuisine, à la mode, à l’élégance, au raffinement, au bon goût et aux bons usages est d’origine française ! Le monde entier compte sur nous pour ne pas trahir ce qui fait que nous avons la classe ! Nous avons le DEVOIR de ne pas faire périr le bon pain, le bon vin, les jolis chapeaux, les jolies chaussures, les réceptions bon chic bon genre !

La France n’est belle que quand elle est aimée, courtisée, chantée, draguée, et même baratinée ! Et sa chance, c’est que tout le monde peut en être le courtisan ! Gloire aux fromagers ! Gloire aux charcutiers ! Gloire aux vignerons ! Gloire aux paysans ! Gloire, gloire éternelle au génie capable de tirer pareils trésors de tout ce qui se mange et qui se boit ! Gloire éternelle aux galants chevaliers de la gastronomie ! Gloire, encore, toujours, aux orfèvres de l’alexandrin, aux bijoutiers de la rime, aux joaillers du sonnet, gloire à l’immense chœur des prétendants qui ont tiré du français l’essence de son rythme, de sa diction, de son esprit riche et délicat ! Gloire aux charpentiers et aux maçons des villes et des campagnes, aux humbles longères et aux châteaux de grand style, aux petits seigneurs et aux grands rois, aux curés de campagne et aux éminences grises, aux petits cultivateurs qui ont façonné les bocages et aux grands jardiniers qui ont dessiné Villandry, gloire aux artisans illettrés, gloire aux mécènes d’élite, tous architectes de nos terroirs, et même du coquet parisianisme ! Pourquoi « Cyrano de Bergerac » est-il un monument de la culture français ? Parce que tout l’esprit français y est condensé ! Le pâtissier Ragueneau cristallise notre idéal de l’artisan-poète ! Pourquoi aimons-nous San Antonio ? Parce qu’il maîtrise cet art si français et si difficile de rendre accessible une langue mine de rien très érudite tout en élevant l’argot au rang de littérature ! Êtes-vous conscients de l’impact gigantesque que représente au niveau mondial la lecture du « Petit Prince » ? La France rayonne, et nous n’en avons même pas conscience depuis notre métropole !

La France n’est pas le pays du romantisme pour rien ; et d’ailleurs, avant d’être le pays du romantisme, il est depuis longtemps le pays de la galanterie et de la courtoisie. Ici, depuis toujours, on aime les femmes. Avec égard, avec facétie, avec fougue, avec discrétion, avec classe, avec muflerie, avec tendresse, avec fièvre, avec gaudriole, avec noblesse, avec tout ce qui nous passe par le cœur, mais on aime les femmes. Nous aimons le tripotage gaulois, la digue du cul en revenant de Nantes, mais nous aimons tout autant les billets doux et les compliments délicats échangés dans le secret des alcôves. Nous aimons les parfumer, les maquiller, les chausser, les faire danser, les peindre, les dépeindre, les habiller, les chanter, les déshabiller, les écrire et les décrire sous toutes les coutures ; nous leur avons décerné la moitié de notre empire – au moins ! Aux femmes de France nous avons confié l’immense charge de conserver et transmettre ce que nous avons de meilleur et que le monde entier nous envie : la quiche lorraine, la vinaigrette, la mousse au chocolat, les chicons au jambon, la soupe de courge, les galettes andouille-fromage, la sauce au vin, le soufflé au fromage, les tomates farcies, le gratin dauphinois, nos repas du dimanche – les meilleurs ! –, mais aussi les chansons, les contes et comptines, les ritournelles du fond des âges, nos grands méchants loups et nos il-était-une-fois, nos dentelles, nos cotillons, nos culottes, nos rubans, nos tricots et nos broderies, toute notre coquetterie et notre grâce dans les rues et les salons. La France est coquette ? Vive la coquetterie ! Quand on est français, on n’enfouit pas ses diamants au fond d’un coffre-fort, on ne les sertit pas sur un téléphone en or ou un levier de vitesses de voiture de luxe : on les fait danser dans le corsage de nos bien-aimées.

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Voilà. Ça c’est la France que nous voudrions, de tout notre cœur, de toutes nos forces, aimer. Hélas la déconvenue est à la hauteur de notre légendaire arrogance gauloise. La déconfiture de la France est patente, inexorable, irréductible. La France est devenue un enfer pour ceux-là même qui pensaient bâtir un paradis libre, égalitaire et fraternel. Politiquement, la France n’est déjà plus qu’un souvenir dont nous parlent nos grands-parents. Avant, je ne sais pas si c’était mieux, mais il est certain, absolument certain, que la vie était plus douce et plus simple. Nous avons quitté la France pour épouser complètement la République : ce qui nous gouverne, c’est la Procédure. L’immense Procédure aux tentacules fiscaux, administratifs, professionnels, sociaux, familiaux. Nous ne vivons plus dans un pays : nous vivons au cœur d’un système dont les opérateurs eux-mêmes, interchangeables et ahuris, ne sont plus maîtres.

La France des années 2000, c’est la maison des fous qu’on voit dans les Douze travaux d’Astérix, c’est l’enfer sinistre et administratif que décrit Houellebecq. Je vis dans un pays de gens brimés. Les Français sont depuis quelques décennies un peuple d’opprimés, qui se sent à juste titre victime permanente de la jalousie, de la suspicion, de l’injustice, de la frustration, de la persécution bureaucratique. Des milliers et des milliers de gens voudraient avoir un boulot normal, une maison normale, exercer le métier qu’ils aiment, se payer des trucs avec l’argent qu’ils gagnent. Mais, prisonniers de l’égalitarisme, les Français n’ont pas le droit de gagner trop d’argent, pas le droit de rouler à la vitesse qu’ils veulent, de picoler ou de fumer, pas le droit de prétendre à des postes trop élevés s’ils ont moins de 45 ans, pas le droit d’être trop bien élevés, pas le droit de discuter avec les gens qui les rackettent en permanence pour s’expliquer un peu. Ils faut faire la queue, appeler des répondeurs automatiques, envoyer des Recommandés avec Accusé de Réception, recommencer cinq fois pour un résultat incertain. Les locataires sont tellement surprotégés par le régime socialiste que les propriétaires, n’ayant plus le droit de foutre à la porte les mauvais payeurs avec des coups de pied au cul bien légitimes, en arrivent à vous imposer un parcours du combattant façon URSS pour prétendre à l’obtention d’un logement.

Les Français voient passer sous leurs yeux, impuissants et dégoûtés, des millions et des millions d’euros pour financer le délire républicain. Même sur les plages, au mois d’août, ils côtoient les mêmes petits cons qui taggent leurs portes à longueur d’année, qui crachent par terre dans la rue en hurlant dans tout le quartier, et qui font chier tout le monde dans les transports en commun, et à qui l’on paye des vacances parce que ce sont « de pauvres petits choux qu’ont pas de chance dans la vie ». Les Français n’ont pas le droit de poser un vélux dans leur toit parce qu’il y a un monument historique à trois kilomètres de là, mais les supermarchés, les ronds-points et autres parkings géants pour complexes cinématographiques se construisent sans vergogne au bout de la rue. Dans les aéroports des DOM-TOM, la date de distribution du RMI ou des allocs fait l’objet d’une annonce officielle sur les écrans.

Aujourd’hui l’idéal de la femme française, cest la connasse. Pleurnicheuses, capricieuses, détestant les hommes, castratrices, voilà ce que sont devenues nos femmes. Celles qui se sont racaillisées et que l’on croise aux abords des MacDo ont sombré dans une existence forgée par les « fils de pute » et autres « vas-y tu me casses les couilles » crachés dans tes téléphones portables. Existe-t-il encore des femmes gentilles, bien disposées, généreuses et patientes envers leurs maris ou « compagnons » ? Franchement, la question mérite d’être posée. Comment voulez-vous encore courtiser, tomber amoureux, jouer les chevaliers servants dans ces conditions ? Le badinage prend tout de suite des proportions hallucinantes : soit c’est le délire de harcèlement sexuel, soit c’est le plan cul. N’importe quoi. Les femmes de l’an 2000 préfèrent leurs sex toys à leurs amants, c’est à pleurer de honte et de déshonneur. Il fut un temps où en la femme reposait un certain idéal de civilité. De quoi ? De civilité ?

La rigolade entre hommes tourne au procès antiraciste, le saucisson devient une provocation fasciste, le football voit l’honneur de la France tomber aux mains de la caillera [et pour quel résultat !] ; quelle magnifique prémonition de la guerre civile. Les lignes se dessinent de plus en plus clairement entre ceux qui aiment la France, qui veulent la France, qui désirent la France ; et ceux qui sont ici parce que c’est ici qu’ils payent des impôts et ici que leur existence administrative est attestée. « On est aussi francé que vou : on travail issi et on paye dé impos comme tou le monde ! » Voilà, c’est ça la France moderne : c’est être ici, de préférence en y étant né par hasard. La burqa n’est pas un problème, le problème c’est les inégalités, disent les uns. Interdire la burqa stigmatise les musulmans, corroborent les autres. Et moi ? J’ai le droit de dire que la burqa dans ma rue stigmatise mon identité, mon mode de vie, ma définition de la liberté, mon amour du Beau ? J’ai le droit d’invoquer le devoir universel et sacré de l’élégance qui incombe à la France depuis mille ans ? On raconte que le corset opprimait les femmes : on oublie de dire que c’était un instrument qui glorifiait la silhouette féminine : fesses rondes, taille fine, poitrine gonflée, démarche tenue, port digne. En France, les dames et les messieurs dansent en couple. À table, on place femmes et hommes en quinconce et à honneur égal. Quand on fait la noce, on ne met pas les femmes dans une pièce et les hommes dans l’autre. On ne demande pas aux femmes d’emballer leur pudeur dans un drap façon Christo et Jeanne-Claude.

Le déstastre est consternant, désespéré, irrémédiable. Nombreux sont ceux qui rêvent de leur Amérique, pour fuir cet air irrespirable, mélange de secte socialiste, de nurserie paranoïaque, et de camp d’expérimentation génétique où l’on tenterait de croiser des bisounours avec des pitbulls. Pour certains, l’Amérique commence par la Suisse ou le Luxembourg. Histoire d’être payé dignement par des gens normaux. Pour d’autres, elle commence par la consommation massive d’antidépresseurs, dont nous sommes les champions du monde, sans que cela soit pour autant déclaré Cause Nationale par le ministère de la Santé.

Alors, faut-il fuir ? Définitivement ? Y a-t-il encore autre chose à sauver que des vieilleries ? Cela vaut-il la peine de se battre pour défendre une ruine ? Qu’est-ce qui nous retient encore vraiment dans ce marécage visqueux où l’État se fait des couilles en or à coups d’horodateurs, de radars automatiques et de Super Loto ? C’est ça la France ? Une mafia fiscotrafiquante ? Que reste-t-il encore de vivant ici ? Que reste-t-il de la fille aînée de l’Église ? Même les discours de Jaurès sentent l’amour de la France. Soumettez à un socialiste d’aujourd’hui un texte de Jaurès en lui faisant croire qu’il est signé Gollnish, il vous croira sans peine… Même dans des détails idiots, on voit un monde en déroute : les parents n’ont plus le droit d’apporter des gâteaux pour une fête scolaire ! Bah oui, vous comprenez : allergie, halal, végétarien, on-sait-pas-ce-qu-y-a-dedans, on ne peut pas prendre le risque, tout ça. Au pays du fromage au lait cru !

Ce pays craque de partout, fuit de partout, moisit sur place. Je n’ai pas envie de vivre dans le formol et la naphtaline. Je n’ai pas envie de passer ma vie à lutter contre un État con et borné pour lui réclamer des miettes. Je n’ai pas envie de travailler toute ma vie pour entretenir à grands frais les chimères pourrissantes du progressisme heureux qu’il aurait fallu jeter au feu depuis longtemps. Et surtout, je n’ai pas envie de subir la néo-France inculte et violente qu’on m’impose depuis trente ans. Elle n’est même pas foutue d’entrer dans les musées quand ils sont gratuits. Elle n’est même pas foutue de garder le silence pendant la durée d’une séance de cinéma. Elle ne s’intéresse pas à mon Histoire, à ma Géographie, à mon art de vivre. Comment voulez-vous cohabiter ?

Le choix est très simple : c’est l’exil ou la résistance. D’aucuns prirent un jour l’option de « l’exil intérieur », d’autre croient en une forme de résistance délocalisée façon Dantec à Montréal, mais je crois que de telles positions sont bien trop hybrides pour être réellement défendables. De toute façon, le moment viendra où il faudra, avec résolution, prendre un parti. Rester, ou faire souche sous d’autres cieux.

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