Cette histoire d’apéro saucisson-pinard à la Goutte d’Or est une excellente nouvelle. Je n’ai pas compris si l’évènement était maintenu ou interdit, en tout cas les réactions qu’il suscite sont absolument exquises. Bon, le coup des apéros géants, ça a un côté flashmob festif qui me fait hausser les épaules, mais personne n’est dupe de la manœuvre : il s’agit d’interroger l’Église du Bien sur la pertinence d’une manifestation de franchouillardise à la Goutte d’Or.

La réponse est : non. Tiens donc. À travers toute la France le territoire de la république, il existe des centaines et des milliers d’évènements gastronomiques – et Dieu sait que nous aimons ça – organisés autour de la Fête de l’Andouille, du Beaujolais nouveau, de la moule, de la bière, du cidre, du fromage, bref, de tout ce qui fait la plaisante vie des terroirs. La différence avec l’apéro géant, c’est que celui-ci n’est pas organisé par un comité des fêtes municipal. Apéro géant à Tataouine-les-Bains ? Je pense que ça ne poserait pas de problème. Apéro géant à Bourgville-la-ville ? Pas de Problème. Apéro géant à Kergouézic-les-flots ? Pas de problème non plus. Dans tous ces bleds, on peut boire et manger à la française, à la bonne franquette et à l’improviste sans être inquiété.

Mais à la Goutte d’Or, non. Boire du pinard et manger du sauciflard dans les rues de la Goutte d’Or, c’est… hein ? c’est quoi ? c’est raciste ? Ah bon ? Mais pourquoi serait-ce raciste de le faire à la Goutte d’Or alors que ce n’est pas raciste de le faire à Trifouilly-les-Oies ? Ou dans les jardins du Luxembourg ? Parce que c’est… comment dites-vous ? discriminatoire ? Bigre ! Mais envers qui ? Il existe des endroits où c’est raciste de manger du saucisson en groupe ? Putain mais c’est quoi ce délire ? Ah, peut-être est-ce à cause de la nauséabonde proximité des deux lettres S dans le mot sauciSSon, comme l’a juducieusement relevé Dominique Sopo [dont les deux dernières lettres riment de façon extrêmement douteuse avec GestaPO – J’en profite pour faire remarquer que les initiales de la Sécurité Sociale sont particulièrement nauséabondes dans leur genre, et ne trompent personne sur les véritables objectifs de cette officine des plus louches, ce que corrobore d’ailleurs le logo des aSSédic, ainsi que les initiales de la caisse des Allocations Familiales, qu’on retrouve dans l’acronyme de l’Action Française, comme par hasard]. Donc, à la Goutte d’Or, on ne peut pas pique-niquer ; c’est raciste.

Bon, mais pourquoi est-ce raciste, pourquoi est-ce discriminatoire ? Aaaah, je comprends : parce que le porc et l’alcool ne font pas partie du régime musulman, donc ça les exclue de la fête. Bon, mais alors pourquoi n’interdit-on pas toutes ces Fêtes de l’Andouille et toutes ces dégustations de Beaujolais Nouveau qui ponctuent le cours de nos jours ? C’est tout autant discriminatoire ! Et même pire : ce sont autant de discriminations très officielles, avec discours du maire et budget voté par le conseil municipal ! Alors que nous sommes au XXIème siècle ! Et après tout, TOUS les apéros géants précédents étaient tacitement discriminatoires à l’égard des musulmans, puisque le programme était clairement de picoler ! Et personne n’a relevé que c’était raciste !

Bon, mais c’est quoi le problème ? On ergote, on tourne autour du pot, on s’empêtre dans les sous-entendus. Parce que tout, absolument tout est sous-entendu dans cette affaire. Il est là, le nœud du problème : dans l’indicible, dans l’interdit-de-dire-franchement. Tout est douteux, comme aime à le répéter Caroline Fourest. Le problème de la liberté d’expression à la française, c’est que tout le monde a la trouille de la censure et finit par fermer sa gueule. Le seul recours qu’il nous reste pour pointer nos problème est le sous-entendu. Alors on sous-entend que la Goutte d’Or est un lieu où la franchouillardise ne peut plus avoir cours. On sous-entend qu’un apéro géant, au vernis festif, moderne, dans le vent, sympa, chébran, redonnera au quartier un semblant d’identité parigote traditionnelle. On sous-entend que ça se passera sans heurt, dans un esprit bon enfant, comme le sous-entend l’esprit saucisson-pinard. L’Inquisition sous-entend que le menu pinard-saucisson cache des mobiles un peu trop souchiens. On sous-entend que revendiquer la Goutte d’Or comme territoire d’un possible saucisson-pinard est déplacé, voire provocateur. On sous-entend in fine qu’à la Goutte d’Or on ne fait pas ce qu’on veut dans la rue pour ne pas offusquer sa population. On sous-entend que le multiculturalisme officiel du quartier est le cache-sexe de son islamisation officieuse. On sous-entend que la Goutte d’Or n’est plus un territoire du vivre-ensemble mais du vivre-entre-nous. On sous-entend que les rues de la Goutte d’Or ne sont plus un endroit ordinaire, mais un endroit où réellement les règles qui ont cours sont différentes. On sous-entend que c’est un problème très grave qu’il faut soulever. On sous-entend qu’il vaut mieux parler de la crise, des inégalités, du chômage, des retraites, de la faim dans le monde, de la violence contre les femmes et du réchauffement climatique.

Bonne nouvelle pour ceux qui ont des yeux et des oreilles, le roi est nu.

Publicités