La Révolution est un idéal bourgeois. La Révolution rêve de faire accéder l’humanité entière à la jouissance bourgeoise, n’en déplaise aux Églises pratiquant la rigoriste doctrine prolétarienne. L’Église prolétarienne n’a pas compris l’ampleur de l’authentique Révolution, laquelle s’accomplit pleinement dans le Capital. C’est pour ça qu’elle s’est définitivement crashée contre le mur du réel en 1989.

Le Capital seul réalise l’œuvre révolutionnaire totale et cohérente. Lénine disait "Les excès de la vie sexuelle sont un signe de dégénérescence bourgeoise". Les petits soldats de Lutte Ouvrière sont soumis à l’ascétisme sentimental et sexuel. Engoncé dans son cléricalisme prolétarien, Lénine se plantait, et plantait tous ses disciples derrière lui. Car la Révolution, c’est l’Abolition, la vraie, jusqu’au bout. Comment peut-on mettre en œuvre la véritable révolution sans mettre à bas TOUS les folklores et TOUS les archaïsmes ?

Les révolutionnaires rêvaient d’abolir la famille et ses carcans, mais les pays socialistes n’ont généré qu’une société ultra-coincée, pire que le plus pudibond des clans Amish. Impossible de raconter une blague de cul à Cuba ou en Corée du Nord. Les pays capitalistes, eux, ont réalisé l’abolition réelle : triomphe de l’union libre, du célibat, de l’adulescence, des gender studies, du PACS, de la ringardisation de l’institution du mariage, des revendications LGBT, de l’infidélité cool, de la pornographie à tous les coins de rue, de l’avortement de masse, etc.

Les Socialistes [URSS, Mao, khmers rouges, etc.] n’ont aboli que le Beau et la Liberté. C’est déjà colossal, surtout en millions de mort, mais c’est du pipi de chat à côté de la force révolutionnaire du Capital, de sa puissance de feu abolitionniste. Musicalement, artistiquement, intellectuellement, la Révolution Socialiste est un désatre complet, n’ayant mené qu’au néo-pompiérisme [architecture stalinienne lourdingue, cinéma ultracodifié, arts graphiques sclérosés dans l'académisme néoréaliste, inexistence de l'émulation intellectuelle, etc.] et à l’éviction de tout décadentisme, là où la Révolution Capitaliste a opéré des mutations complètement colossales : architectures définitivement coupées de toute possibilité de Tradition, sacre des idoles du rock’n’roll et de la musique électronique, art contemporain en expansion dans toutes les directions possibles [y compris le Laid, l'Insignifiant et la Psychiatrie, qui sont aux antipodes de toute définition de l'art selon la tradition des millénaires qui nous ont précédé], écoles de pensée en bouillonnement continu, etc., et consécration du décadentisme comme incarnation du Progrès.

La révolution capitaliste, elle, a su réellement en finir avec la gastronomie, l’élégance, le savoir-vivre, l’architecture à façades, le théâtre à rideaux et coulisses, bref, avec tout ce qui présentait des intermédiaires jugés factices ou hypocrites entre la Société et la Vérité. Y compris le simple fait de manger avec des couverts. L’architecture de béton est concentrationnaire, on la trouve dans toutes les [ex-] Républiques Socialistes, de Cuba à Pyongyang en passant par l’immensité de l’URSS. Mais l’architecture de verre et son corollaire, l’open space, sont totalitaires par leur mise en scène de la tyrannie de la transparence ; elle est un modèle très largement répandu à travers tout le monde capitaliste, de New York à Berlin en passant par Tokyo. Dans un régime socialiste, on surveille votre assiduité à la participation sociale [confinement] ; dans un régime capitaliste, on surveille votre assiduité à l’activité du pognon [open space, diktat de l'esprit winner].

La Révolution Socialiste révait initialement d’abolir jusqu’à l’État lui-même. En fait d’abolition de l’État, le socialisme n’a aboli que la légitimité traditionnelle des rois et des princes pour placer des Leaders, des Chefs Suprêmes, des Grands Timoniers, des Guides, tous plus cinglés, plus arbitraires, plus paranoïaques et plus autocratiques les uns que les autres. La Révolution Capitaliste, elle aussi a complètement dissout les légitimités du Monde d’Avant, mais a dissout jusqu’à l’essence même du politique en assujettissant toute forme de pouvoir aux seuls intérêts du Marché. Les présidents des démocraties d’aujourd’hui sont très largement dominés par des impératifs économiques avant toute autre priorité de service envers leur peuple. Et les peuples eux-mêmes, gens de gauche en tête, ont fini par acquérir la certitude que tant que les injustices économiques entre les individus sont régulées, tout le reste n’est que préoccupation vilement secondaire, voire populiste [immigration, désenchantement, ennui, profanation de tous les domaines de la vie, destruction des patries et des terroirs, aliénation, abêtissement, insécurité, presse univoque, incapacité à créer du Beau, etc].

La Révolution Socialiste rêvait d’un art de masse ? C’est Hollywood qui l’a réalisé – et non pas Julie Lescaut et Plus belle la vie. La Révolution Socialiste rêvait d’un monde sans frontière ? C’est Nike, Bouygues, Microsoft et Vivendi qui l’ont réalisé. Multinationales, internet, etc. La Révolution Socialiste rêvait de l’Internationale comme genre humain ? Eh quoi, n’avons-nous pas tous des Nike et des blue jeans dans nos armoires, jusqu’aux confins de la terre ? Ne sommes-nous pas tous soumis à l’omniprésence de Coca-Cola ? La Révolution Socialiste voulait le bonheur pour tous ? Il est produit par Disney. La Révolution Socialiste rêvait d’une société sans classe ? L’existence des Nomenklaturas a prouvé l’échec de la mission. En revanche, c’est mission accomplie par la Révolution Capitaliste : la société n’a plus de classes ; globalement et massivement déculturée par le triomphe de l’utilitaire et du divertissement, elle ne se hiérachise plus que par la teneur des comptes en banque des uns et des autres. 

[À suivre]

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