Je reviens à l’instant du parvis de la cathédrale Saint-Jean. Un collectif LGBT avait prévu d’organiser ce mardi soir un « kiss in » devant la cathédrale de Lyon afin de montrer au monde que l’on peut s’embrasser entre gens du même sexe, que l’on peut afficher ses différences sans complexe dans la rue, que l’on peut être Lesbienne, Gay, Bi ou Trans [LGBT, donc] sans que cela puisse paraître extravagant pour le quidam. Le tout dans un esprit de dénonciation festive et citoyenne de l’ « homophobie » et autres arriéritudes rétrogradantes.

Personne n’est dupe, organiser un « kiss in » devant une cathédrale est évidemment une douce provocation. Provocation, parce qu »on sait très bien que les paroissiens et l’ensemble des catholiques lyonnais vont réprouver cette mise en scène devant un lieu sacré ; douce, parce qu’ils savent très bien que ne sont pas de braves « catho » en mocassins et jupes Cyrillus qui vont aller leur péter la gueule à coups de barre de fer pour leur apprendre la vie. Je ne dis pas que des musulmans ou des juifs iraient leur péter la gueule à coups de barre de fer s’ils faisaient leur « kiss in » devant une mosquée ou devant une synagogue, mais il est clair que l’accueil serait moins, euh… disons, moins diplomate que devant une cathédrale défendue par des jeunes gens de bonnes familles bien coiffés.

Toujours est-il que les catholiques n’ayant pas envie d’une profanation festivo-citoyenno-ultra-tolérante doublée d’un bon goût à toute épreuve, le stratagème fonctionne exactement comme prévu : avant même le début de la manifestation, les collectifs LGBT peuvent se targuer d’être les prochaines victimes d’intégristes qui vont refuser d’ « accepter la Différence » et de mettre en pratique le devoir pourtant chrétien de « s’aimer les uns les autres ».

[PHASE 1 – Au fond, le groupe LGBT injustement retenu par un cordon de policiers à la solde de l’État sécuritaire sarkozyste bourgeois. Au premier plan, l’autre cordon de policiers contenant avec une peine non feinte les hordes de bêtes sauvages qui forment le gros des troupes ultracatholiques obéissant aveuglement aux ordres d’un pape réactionnaire. On les sent débordés par l’impressionnante violence des contre-manifestants.]

19h20. Je suis sur la Place Saint-Jean. L’agitation a déjà commencé ; j’entends scander « Cathophobie / Ça suffit ». C’est également ce qui est écrit sur une grande banderole. En regardant autour de moi, voici comment les choses se présentent :
– Sur le parvis et ses abords directs, la jeunesse chrétienne a pris position devant la façade de la cathédrale. Il sont partiellement enclos par des barrières Nadar et par une rangée de policiers qui empêche le groupe de trop se disperser sur la place.
– En marge de ce groupe, se trouve un ensemble de jeunes gens franchement lookés facho. Ils sont vraisemblablement les auteurs de la grande banderole « Cathophobie ça suffit ».
– L’accès Sud de la place est fermé par un cordon de policiers, contenant le groupe LGBT venu manifester, lequel est visiblement très mécontent d’être interdit d’accès sur la place.
-L’accès Nord n’est gardé par personne, il n’y a qu’un atroupement de badauds qui viennent regarder ce qui se passe.

Entre les deux rangées de policiers, seules quelques personnes vont et viennent. Ce sont principalement des journalistes qui tendent leurs micros et leurs caméras ; mais on aperçoit aussi divers organisateurs de groupes, on aperçoit encore d’autres policiers dont l’attitude nous informe qu’ils sont des chefs et qu’ils maîtrisent grave la situation en parcourant l’endroit à pas rapides et décidés tout en parlant dans des oreillettes et des radios. Ils en profitent également pour prendre des centaines de photos de tout ce beau monde. Souriez, vous êtes fichés.

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D’emblée, la distinction est très nette entre le groupe « chrétien » et le tout petit groupe des « fachos ». Le groupe facho pratique volontiers l’insulte et le majeur tendu vers le camp adverse. C’est vachement poétique, c’est vachement constructif, bref, c’est vivement réprouvé par tout le monde puisque ça donne une image à la fois violente et stupide de la contre-manif. Plusieurs fois il leur est demandé de fermer leur gueule et d’arrêter leurs provocations débiles. Évidemment, les caméras et les appareils photos des journalistes se régalent : miam, voilà des bonnes têtes d’intégristes bas-du-front qui manifestent des envies de castagne, c’est exactement ce qu’on cherche ! Vas-y Coco, prends-y la bonne photo du fafounet antipédé ! Ya bon pour la rédac de mon canard !

Le groupe chrétien est résolument calme. Nous scandons d’abord quelques slogans gentillets, puis nous nous mettons à chanter des cantiques, à réciter quelques prières. Nous alternons les positions assises et les positions agenouillées. Tranquille.

Depuis l’autre côté, nous parviennent les cris et la rumeur du groupe LGBT, mais l’éloignement et nos chants nous empêchent de comprendre distinctement ce qu’ils racontent. En tout cas, on voit très nettement un grand drapeau du Parti Communiste Français, et d’autres pancartes amalgamant l’Église et le Sida, ce genre de choses.

Plus tard, le groupe LGBT comprend qu’il existe un accès Ouest moins bien contrôlé par la police ; il s’y déplace rapidement en coutournant un pâté de maisons et parvient à prendre position en plein milieu de la place. Les cordons de policiers se reconfigurent pour continuer à séparer la manif de la contre-manif. Le groupe LGBT est monté sur la fontaine. On voit des nanas se tripoter un peu mais pas trop, on voit un type brandir un sexe en caoutchouc, on aperçoit plusieurs personnes grimées comme au carnaval, on voit surgir çà et là des doigts d’honneur à notre adresse, on entend aussi des slogans qui nous invite à leur sucer la bite maintenant que nous sommes à genou [je ne me souviens plus de l’alexandrin exact mais je crois bien que la rime était intéressante] ; on voit surtout une phénoménale différence d’attitude entre les groupes : aux cris et à l’agitation des uns qui accusent, invectivent, insultent, répond la sérénité des autres qui sont agenouillés et qui chantent paisiblement – mais résolument – sans répondre le moins du monde aux provocations [hormis le groupucule sus-mentionné, qui frictionne ses gants de cuir nerveusement en espérant que des choses moins planplan se déclenchent].

[PHASE 2 – Au fond, le groupe LGBT occupant la moitié du terrain, retenu par un cordon de policiers obéissant aux organes de la bourgeoisie conservatrice qui est au pouvoir. Au premier plan, la bave aux lèvres et l’œil exorbité, le groupuscule de catholiques intégristes se livrant à des actes de barbarie à l’aide de barres de fer et de tronçonneuses, heureusement maîtrisé par un corps d’élite surentraîné et accoutumé aux situations de conflit les plus extrêmes. Au centre de la photo, on distingue nettement le mec-qui-fiche-tout-le-monde avec son gros zoom, et le mec-qui-maîtrise-grave-la-situation grâce à son oreillette wifi-bluetooth-radio-mp3-lecteur K7 autoreverse. Putain c’est la guerre les mecs.]

Il ne se passe pas grand chose, finalement. Ils crient, nous chantons. Personne ne bouge. Finalement, après plus de deux heures à poireauter sur les pavés de la Place Saint-Jean, les flics décident que ça suffit comme ça et, chaussant leurs casques, ils envoient sans ménagement des nuées de gaz lacrymogène pour disperser tout le monde. Un brusque vent de panique secoue la place, tout le monde se voit sommé de déguerpir à cause de la violence du gaz qui assaille nos yeux, nos poumons et nos estomacs. En courant à l’aveuglette on suffoque, on tousse, on tâche de retrouver la vue et le souffle dans la violence de l’éparpillement soudain. Certains vomissent sur le trottoir, d’autres racontent plus loin qu’ils ont tâté de la matraque mais je n’en suis pas sûr. Plus loin derrière on entend encore des cris sur la place ; le gaz lacrymogène envahit les rues à proximité et chasse peu à peu les manifestants du quartier. La fête est finie.

On rentre à la maison, étourdis par le sort que la Préfecture à réservé à des gens qui chantent agenouillés. En fin de compte, ils-elles ne se sont finalement pas embrassé-e-s sur le parvis puisque nous étions là pour le défendre.

[PHASE 3 – L’objet qu’il vous faut pour faire taire les cons qui osent encore chanter des cantiques alors que nous sommes au XXIème siècle.]

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