À en croire les manuels d’histoire de l’art, l’œuvre de Salvador Dalí se résumerait à la superposition de quelques étiquettes : l’école surréaliste, André Breton, Freud, Luis Buñuel et le « Chien Andalou », l’écriture automatique, les « apparitions de Lénine sur un piano », sa « méthode paranoïaque-critique », les montres molles. C’est ignorer les longues décennies qui ont suivi l’effervescence des années 30, créditées d’une créativité toujours croissante dans une œuvre toujours plus complexe, et s’épanouissant dans de nombreux domaines intellectuels surpassant très largement les questions strictement freudiennes ou surréalistes. Salvador Dalí, loin de jouer les rebelles-qui-dénoncent-et-déconstruisent-les-codes-moisis [ce en quoi consiste l’orthodoxie artistique moderne], sans jamais renier l’école de ses jeunes années, trouva au contraire sa voie dans une posture d’aristocrate à la fois pieux et fantasque, goûtant les dollars de sa célébrité sans le moindre complexe [André Breton l’avait affublé du surnom anagrammatique de Avida Dollars] et peignant des Christ ou des Madones à rebours de tous les positivismes et de tous les athéismes contemporains.

Bien qu’elle constitue un pan majeur de toute sa création, on méconnaît beaucoup trop la part mystique de Dalí. Pas seulement mystique au sens surréaliste, mais mystique au sens chrétien, et même au sens catholique du terme. Saint-Jean de la Croix, saint Antoine, sainte Cécile, le Pape Jean XXIII, les disciples d’Emmaüs, saint Jacques le Majeur, crucifixions, Vierges à l’enfant, scènes de prière [l’Angélus de Millet revisité mille fois],etc., les images saintes n’en finissent pas de surgir de ses croquis, de ses toiles, de tout ce qu’il touche. Mieux qu’une célébration intempestive de la foi dans un monde toujours plus incroyant, Dalí fustige avec vigueur l’art et l’architecture moderne, l’art abstrait, le « théâtre sans rideaux », toute la ribambelle des artistes qui ne savent plus représenter quoi que ce soit. Pour Dalí, les choses sont claires : les génies d’autrefois ne sont pas des vieilleries mais au contraire les jalons intemporels qu’il faut s’efforcer d’égaler. Ses maîtres : Raphaël, Vermeer, Michel-Ange, Bramante,… Au diable l’art engagé, Dalí récuse tout ce qui ressemble à de l’idéologie progressiste. Il dit prier tous les jours pour que Picasso abandonne le communisme et vienne à la foi ! Contrairement à nombre de ses pairs, Dalí ne rêve pas de Grand Soir prolétarien ni de Table Rase : il mène grand train entouré de courtisans, reçoit le titre de Marquis, s’intéresse à tout ou presque, aux Maîtres anciens mais également à la génétique, à la physique quantique, aux expérimentations graphiques et cinématographiques [il travaille pour Hitchcock ou Disney], à l’architecture, au design [le logo Chupa Chup’s, c’est lui !], à la publicité [« Je suis fou ! du chocolat Lanvin »], à la bijouterie, au mobilier, aux rares mystiques contemporains [Mathieu], …

Dalí ne travaille pas seulement pour sa propre gloire, mais aussi pour celle d’une Espagne grande et héroïque [« Santiago el Grande », le « Rêve de Christophe Colomb« , les figures de sainte Thérèse d’Avila ou de Don Quichotte,…], et pour Dieu. Son « Manifeste mystique » rédigé en 1951 est sans équivoque : c’est une déclaration antimoderne, virulente mais optimiste. Il y professe le retour de l’art figuratif, le retour au sacré, la nécessité de la monarchie, la position élitiste et fervente du véritable artiste ; tout cela sans la moindre vélléité de passéisme mais au contraire avec une passion sincère pour l’âge nouveau post-Picasso qu’il faut conquérir.

+++

Dalí peint une Madone de Port-Lligat en 1949, puis en peint une autre variante en 1951, beaucoup plus aboutie. C’est celle-là que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

dali_madona_1950_2

Il est extrêmement difficile d’en livrer une exégèse complète – je suis loin d’être un spécialiste ès Dalí – mais il est assez aisé d’y débusquer la miraculeuse convergence des symbolismes typiquement daliniens et ceux hérités de l’iconographie traditionnelle chrétienne.

Composition mathématique rigoureuse, architectures raphaëliennes, sujet millénaire de la Vierge à l’Enfant : la Tradition picturale transfigurée et régénérée en profondeur. Les apesanteurs servent la sémantique divine des figures saintes. Les déconstructions figurent une grande Croix en négatif sur le ciel. Le décor typiquement dalinien [le désert] réinvente la perspective façon Renaissance, souligne le caractère hallucinatoire de la vision, et renvoie à la mystique du désert qui parcoure les Écritures de bout en bout. La corbeille de pain surréaliste – déjà sujet de deux toiles à part entière – épouse à présent la dimension eucharistique. Gala devient la Vierge. L’œuf devient la promesse de Vie Éternelle, suspendu au coquillage marial [Marie, i.e. la mer].

Approchons du cœur du tableau.

dali_madonaDétail

Les attributs traditionnels du Christ et de la Vierge [le globe, le livre,…] sont ici cumulés à une multitude de symboles qui sont autant d’objets de méditation. Les signes sont enchâssés les uns dans les autres et offrent mille figures de contemplation. Les mains de la Madone sont jointes en signe de prière, mais elles sont aussi une maison pour le Christ. Attachez-vous à comprendre la lumière qui habite l’espace entre ses mains !
À mesure que l’on s’approche du tableau, son centre de gravité précis se révèle : c’est le Pain de Vie, véritable Corps du Christ en suspension sur la ligne de jonction du ciel et de la terre, lui-même surcadré par la perspective du corps de Marie – la Porte du Ciel ! Les ombres sont subtilement faussées pour souligner la flottaison de tous les éléments du tableau, on découvre qu’ainsi les jambes de l’Enfant forment déjà la figure de la Croix. Le drapé blanc où elle s’imprime est peut-être la prémonition d’un suaire. Et les montagnes de l’arrière-plan, sont-elles littéralement soulevées par la Foi ?

Dans la Madone de Port-Lligat, le regard ne cesse de s’accrocher à mille détails qui louent la grâce et la solennité. Broderies, drapés, gamme de couleur extrêmement subtile, hyper-réalisme de l’exécution, majesté, théâtralité [les deux pans de rideaux qui encadrent le haut de la composition], tendresse maternelle, profonde ambiance de Mystère et d’étrange sérénité.

Advertisements