En 1942, le magasin de mon grand-père est détruit par un incendie. C’est la guerre, on est en zone occupée, mais il faut bien vivre vaille que vaille, et le magasin est reconstruit avec les moyens du bord. Tout le mobilier est parti en fumée, alors mon grand-père contacte un menuisier et lui passe commande de meubles, en vulgaire sapin.

Lors de la livraison, il se rend compte que l’ensemble de la commande a été réalisée en chêne. Certes, c’est un très beau travail, mais mon grand-père n’a absolument pas les moyens de payer pour du chêne ! Le menuisier lui explique alors : « Bon. C’est la guerre. J’ai des stocks de chêne dans mon atelier, et il est évident que les Allemands vont venir me les réquisitionner sous peu. Alors plutôt que de les voir partir chez les Boches, et bien je préfère vous les donner à vous ! »
Naturellement, le menuisier lui a fourni le chêne au prix du sapin.

Voilà ce qui se passait en France en 1942. Ce n’était pas héroïque, ce n’était pas glorieux, ce n’était pas un acte flamboyant et hollywoodien, ce n’était pas non plus du fatalisme collabo, encore moins de la résignation silencieuse ; c’était juste la vraie vie des vraies gens, qui se débrouillaient comme ils pouvaient et trouvaient les moyens de rendre leurs petits actes patriotes malgré tout. Ça peut paraître dérisoire ou ridicule, mais c’est une histoire vraie qui nous parle d’autre chose que des salauds-qui-dénoncaient-leurs-voisins© ou des héros-qui-sauvaient-des-enfants-juifs-par-trains-entiers©. La réalité n’est pas aussi simpliste.

Le mobilier en chêne fait désormais partie de mon patrimoine – il n’est donc pas parti chez les Boches –, et je suis heureux d’en avoir appris l’histoire par mon grand-père lui-même. Je ne sais pas s’il faut en tirer une vraie morale, mais si j’ai la joie d’avoir un jour des enfants, j’aimerais qu’ils connaissent cette anecdote.

Advertisements