J’ai écrit un brouillon il y a quelques jours au sujet du « délit de solidarité ». Je lis aujourd’hui que les évêques de France bénissent le « délit de solidarité« . J’ai donc repris mon brouillon et y ai mis un peu d’ordre puique l’actualité m’oblige. En tant que catholique, je suis censé observer l’obéissance et le respect envers la hiérarchie écclésiale, mais là il est hors de question de cautionner cette pantalonnade. Bonne lecture.

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En remplaçant la Charité [vertu chrétienne] par la Solidarité [vertu Citoyenne], la République dévoile encore un pan sur sa nature théocratique. Je m’explique.

Voilà qu’on nous parle du « délit de solidarité », brandi comme un scandale par les pharisiens du catéchisme droit-de-l’hommiste. Le « délit de solidarité », c’est en substance porter assistance à un clandestin. Pourquoi les bigots de la Religion Républicaine y voient-ils un scandale ? Parce qu’ils leur est insupportable que la cause du Bien [transcendante, ordre spirituel] ne soit pas dans le même plan que la cause législative [politique, ordre matériel].

Voyons les choses d’un point de vue où la notion de « charité » existerait encore. Certes il est bon de porter assistance à son prochain, mais on ne doit pas outrepasser la légitimité législative d’une nation. On peut bien soulager son âme en apaisant les souffrances d’autrui ; la charité ne dispense pas de respecter le Code Civil, et en cas d’infraction on mérite une sanction. C’est ce qu’on appelle la séparation des domaines religieux et politique. Ca peut paraître schizophrène pour les Modernes, quoi qu’ils en disent, mais c’est parfaitement logique pour une civilisation fondée sur la liberté. On n’a pas le droit d’appeler « charité » le fait de se rendre complice d’un délinquant ou d’un criminel. À moins qu’on ne se persuade que le Pays des Droits de l’Homme est un Eden, donc un monde supérieurement élevé [le Décalogue des Droits de l’Homme dans son arche démocratique, etc.], et qu’il est injuste d’en priver les autres en vertu du « devoir de solidarité » et de son statut de Peuple Élu du Pays des Lumières…

La charité n’est jamais délictueuse car elle est une affaire spirituelle, une question d’âme et de conscience. Et, en effet, elle peut tout à fait se trouver en contradiction avec les lois d’un État. On a récemment  vu des médecins anglais se faire enguirlander parce qu’ils avaient simplement prié en compagnie de leurs patients. Il est interdit de simplement dire du mal de l’avortement sous peine d’être réduit au silence ou à la calomnie. On peut croupir dans un camp d’extermination pour avoir dit une messe. On peut finir en prison pour avoir dit une vérité gênante, car la charité ne cautionne ni le mensonge ni la dissimulation. On peut être victime de pressions psychologiques extrêmement violentes si on refuse d’avorter d’un enfant trisomique. La charité possède son prix. J’ai le droit – et le devoir – d’exercer la charité envers un voleur ou un assassin [je ne dois jamais lui refuser son humanité, je peux porter secours à ses tourments, et je peux même le mener vers le pardon et la rédemption si la grâce s’en mêle]. Mais tout cela est affaire entre le Ciel et nous, et le pardon ne figure pas dans le Code Civil. On peut très bien s’être réconcilié avec le Ciel pendant sa détention, ce n’est pas cela qui écourtera la peine prononcée par le tribunal temporel. Mais me rendre solidaire d’actes clairement délictueux est une complicité, que la morale chrétienne réprouve sans équivoque. Pourtant, la confusion est de plus en plus répandue : exprimer son pardon ou ses  regrets devant une cour de justice rend le jugement plus clément. Certes c’est une attitude humble et admirable, mais l’état de sa conscience ne regarde pas l’article de la loi. Il regarde le prêtre qui vous visite dans la cellule ou sur l’échafaud. On rend des comptes sur terre, on en rend d’autres au Ciel.

Je viens de l’écrire, la solidarité peut tout à fait s’avérer criminelle si elle se corrompt dans ce que le Code Civil appelle la complicité ou l’association de malfaiteurs. Faire de la solidarité une valeur morale en soi est donc profondément erroné, mais c’est pourtant un pilier de notre République-pleine de-bons-sentiments. Parce qu’elle croit profondément qu’on fait des lois avec des sentiments. La Bonne Nouvelle Citoyenne et Tolérante, c’est l’obtention du salut dans le baptême républicain et l’onction du titre de séjour. Refuser ce baptême est donc un péché. La République Française est un paradis citoyen vers lequel tout le monde doit tendre. Voilà le piège sentimental dans lequel la modernité nous précipite. Le mariage homosexuel ? Et pourquoi pas, puisqu’ils ont le droit de s’aimer. La « réduction embryonnaire » ? Pourquoi pas, puisque c’est par amour. Le droit d’adoption pour les lesbiennes ? Pourquoi pas, puisqu’elles ont, elles aussi, de l’amour à donner. Choisir son appartenance régionale sur sa plaque minéralogique ? Pourquoi pas, puisque c’est telle ou telle région à laquelle mon cœur est attaché. La régularisation des clandestins ? Pourquoi pas, puisqu’ils aiment notre pays. Distribuer des préservatifs à des collégiens ? Pourquoi pas, puisqu’il faut qu’ils aiment. La théorie du genre ? Pourquoi pas, puisqu’on peut bien aimer qui on veut. Les statistiques ethniques ? Pourquoi pas, puisqu’il nous faut aimer l’Autre de gré ou de force.

La République commet un crime fondamental contre la liberté en sanctifiant la solidarité aux dépens de la charité. Puisque la solidarité est obligatoire, puisque je paye des impôts colossaux pour la nourrir, puisque l’État m’assure qu’il en prend la charge et l’exclusivité, que reste-t-il de ma conscience et de ma liberté d’agir lorsque je n’ai plus qu’à penser devant l’homme en détresse « Je paye des impôts pour ça, je ne bougerai pas mon petit doigt. J’appelle le Samu Social, il saura s’en charger ». Je ne peux pas m’empêcher de penser que je livre un homme à la Machine, au Système, et que ce n’est pas la manifestation d’une bonne volonté. Que reste-t-il de ma conscience et de ma liberté quand on m’interdit de briser le silence qui nimbe les femmes dévastées par l’avortement ? Comment briser les chaînes de la solidarité qui obligent ces femmes à se dire émancipées quand on enferme leur douleur et leur culpabilité dans la cage sang et or du Progrès ? Que reste-t-il de ma conscience et de ma liberté quand je sais que cet immigré clandestin n’est pas là par amour des châteaux de la Loire et du sandouiche au pâté mais qu’il vient en réalité d’écarteler les racines de tout un peuple pour venir s’enfermer dans la violence d’un ghetto subventionné ? Que reste-t-il de ma conscience et de ma liberté quand tout est fait pour mon Bien, quand tout est balisé par le pénal sans exception, quand tout est borné de gilets jaunes et de numéros verts, quand l’antiracisme jette l’opprobre pour le seul crime de pensée, quand mille obscurantismes se tapissent sous les traits de la tolérance envers la diversité des croyances ?

Le « délit de solidarité » est une construction monstrueuse, une imposture, un mensonge idéologique qui consiste à déguiser le christianisme en une secte internationaliste qui croit instaurer le règne de Dieu sur terre sous les traits de la Tolérance Citoyenne et du Baptême Républicain. Le christianisme n’est pas là pour abolir les frontières, les nations et la légitimité des peuples ; le christianisme ne consiste pas à prendre l’accès à la Sécurité Sociale pour un sacrement. Le christianisme ne consiste pas à distribuer du poisson à toute la terre mais à apprendre à toute la terre à pêcher du poisson.

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