VENDREDI

Lyon Part-Dieu. Seigneur, cet endroit est d’un laid ! Bah, le TGV m’emmène à Paris, c’est tout ce qui m’intéresse pour le moment. Moins de deux heures plus tard, j’y suis. Je saute dans un taxi. Non seulement pour la rapidité que je lui suppose supérieure au métro [à raison ?] mais aussi parce que j’en ai marre de visiter Paris en émergeant de trous de métros. Un trou de métro pour Châtelet-Les Halles, un trou de métro pour la gare Machin, un trou de métro pour aller chez mon pote Untel, un trou de métro pour le rendez-vous avec Truc. Parcourir les boulevards c’est quand même plus intéressant que de surgir de trou en trou. Avec de la chance, je serai tout juste à l’heure pour le Complot.

Horreur, le chauffeur écoute RTL. Ca se met à causer Sœur Emmanuelle dans le poste. Je détourne mon attention, les charognards radiophoniques à l’œuvre me font gerber. Ils se vautrent dans l’indignité, ils adorent ça, ils n’attendaient d’ailleurs que ça. À peine la bonnefemme enterrée, on se rue sur son opération de marketing posthume, et on se met à farfouiller dans la tripaille. On cherche les bonnes pages, on renifle frénétiquement, on gratte avec ses papattes comme on cherche un nonosse, la terre fraîche livrera-t-elle ses scandales ? Va-t-elle nous parler du mariage des prêtres ? Va-t-elle défendre le mariage homosexuel ? Va-t-elle raconter ses avortements ? Nous dira-t-elle enfin tout le mal qu’elle pensait du Vatican ? Victoire ! Elle se tripotait ! On jubile : ce n’était donc pas WonderWoman.

Tout le monde de la trouver formidable parce que c’était quelqu’un d’ordinaire, admirable parce qu’elle était comme tout le monde… Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la gravité de ces propos, mais admirer quelqu’un parce qu’il nous ressemble, c’est quand même d’une perversité à gerber. Ou alors c’est de la bêtise crasse en dose maxi-concentrée [quand il n’y en a plus, y en a encore]. C’est sans doute les deux à la fois. Je repense à Citadelle de Saint-Exupéry : « Quiconque abaisse, c’est qu’il est bas ». Et puis je repense à Læticia Hallyday, interviouvée l’autre jour sur Radio Pravda lors de la messe de funérailles, disant de Sœur Emmanuelle que c’était « la plus laïque des religieuses ». Dans sa bouche, c’était le plus suprême des compliments qu’elle pouvait former. Pauvre conne.

Bref, je me mets à songer à autre chose, mon regard se perd dans les aléas du trafic parisien. Une exclamation me tire de mes songes ; mon chauffeur se scandalise d’abord de ce qu’il entend, digresse aussitôt sur la pédophilie avérée de tous les prêtres, sur l’incapacité totale de tenir ses engagements religieux dans la chrétienté – à commencer par la chasteté –, pour finalement me défendre la doctrine plus saine du licite et de l’illicite dans l’Islam. Bon sang, quand est-ce que je sors de ce taxi ?

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Bon, j’arrive finalement presque à l’heure. Tout le monde est déjà là. « C’est ici le complot ? » En disant ça, j’ai une pensée pour Artemus et la scène « Homosexualis Discotecus » de Jean Yanne. C’est con il est pas venu. Ils en étaient tous.

Le lieu est très beau. La déco a échappé à la tornade Valérie Damidot. Les prises de courant ignorent le mot « norme européenne ». Ca discute, ça rigole. Y a du blanc, y a du rouge, du saucisson. Le patron est du genre grande-tape-dans-le-dos-HA-HA-HA-HA, j’adore. Son képi me va à ravir. Bon, alors je salue ceux que je connais déjà : Albertine et son joli manteau, l’ami Polydamas, et le voyageur libanais. Les inconnus sont souriants et chaleureux, on fait connaissance. Wilo m’envoie un texto pour saluer tout le monde et s’excuser de son absence, mais une réponse collégiale le traite d’homosexuel en retour.

Il y a là une compagnie charmante, spirituelle, cultivée, d’horizons finalement très divers, et qui aime le bon vin et la liberté. Tiens, ça nous ferait une belle devise : « Bon vin et liberté ». Un latiniste dans la salle ? Libertus bonum vinumque ? Le temps passe vite, les bons plats aussi. On rit, on mange, on lève nos verres, on se raconte nos histoires, on se sépare finalement, on n’a pas pu parler avec tout le monde. On n’a même pas poussé la chansonnette. Paul est délicieux –il a bon goût–, Woland est formidable, son aide de camp est exquise, Blueberry est insaisissable, Camille est absolument ravissante ; mais je dois avouer que j’ai à peine échangé quelques mots avec la jolie Sidonie, au Major Tom et à son acolyte au poing levé. J’espère n’oublier personne, sinon je vais me faire engueuler.

Bref, j’espère qu’on se reverra, c’était bien trop court.

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SAMEDI

Je me réveille chez Polydamas. Comme dans tous les appartements parisiens, chaque centimètre carré est précieux. Le moindre recoin stimule la créativité pour le transformer en tablette ou en étagère. Ah, il y a dix centimètres disponibles entre un tuyau de radiateur et un compteur électrique, on va pouvoir aménager un placard pour ranger le liquide vaisselle et les BN à la fraise ! Le Paris pittoresque, c’est chez les gens. La place du Tertre, c’est du flan. Le vrai Paris, c’est quand vous enjambez la cuvette des WC pour accéder à la douche.

On prend un brunch. Il me conseille Paradise Lost, je lui conseille Tool. On se promène dans la ville. Il y a de l’art contemporain un peu partout, Fiac oblige. Dans les jardins des Tuileries, Michelangelo Pistoletto exhibe une cage géante, genre cellule de prison, ça s’appelle « Espace libre ». Ouais alors tu vois, c’est tout le paradoxe d’un lieu qui symbolise l’incarcération, mais comme il est fermé et inaccessible tu vois, et ben de fait c’est un espace libre parce qu’il est vide et ouvert à toute apropriation. C’est à la fois vachement ironique et vachement métaphysique tu vois. Parce que c’est l’endroit des possibles, mais quand tu y es, tu brises tout potentiel de liberté, tu vois… Plus loin, il y a des murs d’acier de Richard Serra. La portée conceptuelle du bazar est vachement nuancée par l’irruption du réel : les passants se livrent à un concours d’empreintes de chaussures, c’est à qui imprimera la marque de sa semelle poussiéreuse le plus haut possible sur la paroi métallique. C’est une véritable constellation, ça donne une amusante collection de tous les pieds du monde. Naturellement, l’écriteau interdit de toucher et de grimper sur l’œuvre d’art.

Nous nous séparons à deux pas des colonnes de Buren. Dans le genre colonnes en ruines, celles d’Hubert Robert ont quand même plus de classe. Je compte sur Polydamas pour m’enseigner un jour son répertoire de chanson traditionnelle. Et j’espère ne pas l’avoir trop saoûlé avec mes avis-sur-tout.

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DIMANCHE

Je retrouve Albertine à la messe. Un bête malentendu me fait rater l’Asperges, mais la cérémonie est superbe. Évangile selon Saint-Jean, avec homélie en béton armé. La puissance du feu. La monarchie du Christ, c’est pas le carnaval moderne.

Nous partageons un bon repas, nous buvons une fillette pas dégueu du tout, et nous nous séparons après avoir échangé de fort spirituelles paroles. Nous ne sommes pas cathos, nous sommes catholiques.

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À Paris, les filles ont des jolis manteaux et des jolies jambes.

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