En 1968, Paul VI prononce un discours historique devant l’ONU. « Jamais plus la guerre ! Jamais plus les uns contre les autres ! œuvrons à la fraternité entre les peuples, et au désarmement ! »

Un discours étonnament optimiste au cœur de la Guerre Froide. Un discours pacifiste, humaniste, quasiment exempt de toute référence à « Dieu » ou au « Christ », bien qu’il sorte de la bouche d’un Pape. La Paix, grande cause moderne et progressiste, massivement revendiquée par une frange d’intellectuels de gauche et de communistes affichés, et qui devient même l’exclusivité du camp socialiste/internationaliste tout entier. Le Congrès International pour la Paix est organisé par le Parti Communiste, ce n’est pas un hasard. La paix, grand objectif de ce pape progressiste, qui nourrit de très grandes espérances en l’ONU, et qui voit en cette institution un outil providentiel pour mettre en œuvre l’harmonie planétaire des peuples.

Nous sommes dans l’après-guerre. Les bâtisseurs modernes ont enfin la possibilité d’appliquer à grande échelle leurs expérimentations de béton des années 30. La massification du modernisme commence. Les images défilent : après le traumatisme nucléaire – dont fait mention Paul VI –, c’est la consécration d’un Niemeyer en pleine gloire [siège du PCF, siège de l’ONU,…] qui offre au Tiers-Monde la possibilité de son émergence à Brasilia ; Le Corbusier construit le très humaniste couvent de la Tourette, ses cités-radieuses de béton brut, et sa main tendue vers le ciel dans un Chandigarh progressiste devient une icône de l’époque ; de même la célébrissime colombe de la Paix que Picasso dessine ; la double bannière « Paix » et « Internationalisme » claque sous tous les cieux humanistes, rouges comme le sont Niemeyer, Picasso, Le Corbusier et tous les autres. C’est l’époque où le père Couturier passe commande des nouvelles lieux de culte auprès des grands noms du progressisme athée. Le style international irradie toutes les métropoles du monde, implacable, sans exception. Le monde de demain sera prospère, fraternel, transparent, rapide, propre, lisse comme une façade de verre, impeccable comme un cube d’acier, inaltérable comme une charpente de béton, efficace comme une autoroute ultramoderne suspendue au-dessus de la ville.

Les HLM poussent comme des champignons, idem les immeubles de bureaux standardisés, on reconstruit des villes entières ruinées par les bombes, la campagne lacérée de périphériques et de voies rapides devient banlieue, les utopies fonctionnalistes prennent corps avec confiance. Pétrole, électricité, béton, progrès.

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C’est dans l’accomplissement de ce décor qu’en 1979 Henri Verneuil réalise I comme Icare. Un pays imaginaire à la fin des années 70, à mi chemin entre la France et les États-Unis, une nation moderne, un pays qui se déclare civilisé, où règne un système démocratique exemplaire.

Le décor est planté : builidings lisses, intérieurs lisses, drapeau anonyme, les lampadaires sont des globes impeccables, les automobiles sont rutilantes, les murs sont de verre et d’acier, l’asphalte sans défaut. La capitale du pays est un ensemble de volumes de béton sur pilotis, du gazon borde les rues. Tout y clame le triomphe international, et les noms des personnages y sont une part essentielle de ce portrait moderne : tous disent des identités mondiales identiquement floues. Un monde global, uniforme, standardisé. Luigi Dacosta, Nicolas Rosenko, Robert Sanio, Nick Farnese, Vernon Calbert, Karl Erich Daslow,… Le pays en question n’est jamais nommé.

Le film commence sur une scène d’assassinat. L’histoire nous raconte la contre-enquête du procureur Volney [Yves Montand] suite aux conclusions du rapport officiel de cet assassinat.

I comme Icare est un déshabillage lent et minutieux des rouages modernes, où l’anonymat – la Perte du Nom – joue un rôle capital dans la désincarnation du monde. Le monde moderne efface le nom, tous sont anonymes. Faux bureaux d’une fausse entreprise [dont le nom est « International »] pour poste de tir ; faux tireur qu’on désigne comme vrai assassin, et vrais assassins que la bureaucratie noie dans la masse d’un système devenu trop complexe ; quidams abandonnant leurs noms dans le nom d’autrui pour soulager une conscience malmenée, et c’est le Système sans nom qui croît de chacune de nos petites démissions ; les témoignages volontaires mentent, les vrais témoins se réfugient dans le silence et l’anonymat pour sauver leur vie ; vrais candidats sur les affiches, vrais manipulateurs inconnus ; le coffre-fort ne cache aucune preuve, la preuve est à découvrir dans un quotidien composé exclusivement de codages. Le vrai monde est planqué sous les couches de cryptage, et voilà l’aveu implacable de Verneuil : les utopies transparentes n’empêchent pas le mensonge : elles sont le mensonge en soi. Le monde moderne est prisonnier des engrenages inoxydables qui ont évincé les identités pour la masse et le trafic d’influence. Chasser la part d’ombre, pour mieux exposer l’illisible et l’indéchiffrable, jusqu’au cœur du banal.

Alors la « civilisation », dont l’enjeu de la définition baigne tout le film, voit sa brillance démocratique écornée. La civilisation moderne, pour servir le jeu des élections et des présidences mondiales interchangeables, devient alors une gigantesque machine de brouillage. On ne gouverne plus le monde avec des êtres incarnés, mais avec de l’information, du codage, du cryptage, du brouillage, du décodage, du trafic de popularité, de la propagande qui doit se rendre invisible. Même l’homme de la rue est une terminaison hyperactive des pieuvres transparentes. La transcontinentalisation en marche voit les innocents d’ici mouillés avec les coupables de là-bas, les coupables de là-bas innocentés par les manœuvres politicardes d’ici. L’anodin nourrit la suspicion, pendant que les versions officielles couvrent l’ignominie des glorioles.

I comme Icare, c’est l’ultime opération de sabotage de la vérité, où le cynisme dessine la Cité Idéale telle qu’elle est : la mort de l’Homme.

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Vous l’avez compris, je vous recommande chaudement le visonnage de ce film ; c’est une pièce nécessaire à la compréhension de la fin du XXème siècle et du début du XXIème. Il est servi par une photographie impeccable, un jeu d’acteurs très bon, et les amateurs de design se régaleront des décors. Mais si l’aridité du propos vous rend réticent, vous visionnerez Mon Oncle de Jacques Tati, où la névrose moderne de l’anonyme béton y est épinglée avec autant de virulence, mais avec humour, dérision, et un peu d’espérance en plus.

Le film de Verneuil comporte quelques invraisemblances scénaristiques, mais cet article s’est efforcé de vous faire comprendre que le film possède un intérêt supérieur à son seul déroulement narratif ! En sus, il propose une excellente illustration de l’expérience de Stanley Milgram, que vous devez connaître pour mériter le titre de gentleman.

La transparence et le reflet ; l’illusion et le piège.

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