Je suis encore tombé sur un vieux laïcard toutes-options [positiviste, anticlérical, a connu Mai 68, est en cours d’annulation de son baptême, et cæetera]. Au vu du contexte qui nous réunissait –un hommage à Georges Brassens–, le bougre ne s’attendait pas à trouver en face de lui, attablé de l’autre côté du coq au vin, un gars qui ne hoche pas la tête devant sa belle assurance de bouffeur-de-curé. Le gars, c’était moi. Et le gars en question aimait à la fois Georges Brassens et la messe tous les dimanches. Ca fait planter le logiciel neuronal binaire de ces gens là. Les bons gros clichés ont alors plu comme vache qui pisse, tous les amalgames y sont passés : Benoît XVI le rétrograde ; Pie XII et la responsabilité de la déportation des juifs ; la capote responsable du sida en Afrique ; la collaboration avec les franquistes ; l’Inquisition ; l’Église est le plus formidable opresseur de tous les temps ; le monde n’a pas été créé en sept jours comme le raconte « la Bible » ; personne n’a jamais prouvé l’existence de Dieu ; et d’ailleurs si Dieu existait il n’y aurait pas d’injustices et de guerres ; le tout saupoudré de la nécessité du sauvetage du servic public, de la politique culturelle des villes tenues par le Front National, et autres raccourcis politiques sortis d’un chapeau de prestidigitateur. Bref, ce fut l’extraordinaire défilé de toutes les idées reçues les plus préfabriquées du monde. Et ça se prétendait libre-penseur. Zéro nuance, zéro connaissance des dossiers. Les méchants sont les nazis et les fachos, et les cathos sont leurs complices. Normal, ils sont fondamentalement ennemis de la liberté.

Conversation animée, donc, mais qui ne pouvait aboutir à rien, vu la rage du gaillard. Il est toujours amusant de constater qu’un catholique est généralement disposé à lire des manifestes communistes ou de la prose positiviste, mais qu’un laïcard tel que celui-ci s’engagera sur l’honneur à ne jamais ouvrir une page d’Évangile de toute sa vie. Tolérance mon amour.

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Mais à la même table, il y avait aussi de nombreux représentants de la génération trentenaire en errance. Des boulots haïs, mais qu’on supporte parce qu’il faut bien fair chauffer la marmite. Dugenou est un commercial à cravate qui rêve de s’occuper d’enfants, par exemple en devenant instituteur. Mais la question du salaire le résigne. Tartempion joue les ingénieurs dans les flux dématérialisés des stocks agroalimentaires, mais rêve de quitter l’abstraction délirante des tableaux Excel. Il se voit plutôt gérant d’une salle de sport, au moins c’est de la sueur, le plaisir du sport, bref du concret. Mais on s’accroche à son Niveau-De-Vie pour payer l’eau, l’électricité, et la baguette au prix toujours plus vertigineux.

C’est vrai, c’est important le niveau de vie, il ne faut pas le nier. Mais combien en connais-je de cette génération tout juste adulte à trente ans, frustrée de ne pas avoir ce qu’elle cherche, parce que le Marché de l’Emploi, parce que le Pouvoir d’Achat, parce que la Qualité de Vie, parce qu’il fallait faire de longues études à tout prix, parce qu’il fallait bien envoyer des CV, parce qu’il faut bien payer son propre appartement et quitter ses parents,… Les entreprises et les sociétés sont remplies de gens qui s’ennuient sous des néons, et rêvent secrètement de flanquer des baffes aux commerciaux et de balancer des photocopieurs par la fenêtre.

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Il nous reste le coq au vin et les chansons de Brassens, mais je crois que le monde a rarement été aussi laid et aussi triste.

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