Ce texte traînait dans mes brouillons depuis plusieurs semaines. Il est encore confus, mais j’ai tout de même décidé de le mettre en ligne dans son état d’ébauche, comptant sur votre indulgence.

Le temps où l’on pouvait se définir comme humaniste est révolu. C’en est fini de cette engeance athée et positiviste qui pullule depuis trop de siècles en Occident, et qui mesure ses valeurs de respect ou de tolérance à l’aune d’un idéal humain rempli de vertus, de civilités et de politesses « universelles » et « évidentes » envers ses congénères.

Il faut pour de bon clouer le bec aux sociologues du fait religieux, qui condamnent indistinctement toutes les manifestations de foi quand elles dépassent du cadre de la gentillesse « humaniste ». Ils n’ont rien contre l’islam, pourvu qu’il soit humaniste. Ils n’ont rien contre les chrétiens, pourvu qu’ils soient humanistes. Ils n’ont rien contre les bouddhistes, pourvu qu’ils soient humanistes. Ils n’ont rien contre les satanistes ou les raëliens, pourvu qu’ils soient humanistes.

Tant que l’humanisme avait l’Occident chrétien pour environnement, son combat anti-obscurantiste était, mutatis mutandis, assez limité : Dieu est une superstition, la foi est un phénomène ennemi de la raison, le péché est une entrave à la jouissance inventée de toute pièce par une Église avide de pouvoir et d’oppression, le Christ n’est qu’un vague guide spirituel plus ou moins illusionniste, notre corps nous appartient – et en particulier le corps des femmes ; ce genre de choses. Le folklore religieux, ses costumes, ses cérémonies, ses sacrements, sa hiérachie, son encens, ses goupillons et sa kyrielle de saints, ne sont qu’idolâtrie et gesticulation.

Il est assez facile d’être humaniste dans ces conditions, car somme toute l’humaniste estime qu’il n’a pas besoin de trame transcendante pour structurer la bienveillance qui doit prévoir en tout, pour asseoir son mépris de l’hypocrisie ou du mensonge, pour échafauder une Weltanschauung entièrement rationnelle donc fondée sur le rejet de l’invérifiable. Pour l’humaniste, il apparaît évident qu’il faut être bon envers son prochain, évident que le racisme c’est mal, évident que l’intolérance – en particulier religieuse – est condamnable, évident que la femme n’est pas un objet de commerce ou de domination, évident que le pardon est plus grand que la rancœur, évident que l’esclavage est un scandale, etc. Oui, tout cela est évident, tout cela est élémentaire, tout cela peut parfaitement se passer d’une quelconque morale transcendante pour se justifier.

Mais voilà, les choses sont différentes à présent. L’humanisme ne vit plus au cœur de la société strictement chrétienne qui l’a vu naître. L’humaniste évolue aujourd’hui dans un monde laïcisé, où la chrétienté a reculé, et où d’autres manifestations du fait religieux font irruption sur la scène publique – en particulier l’Islam. Aujourd’hui, l’humaniste se trouve bien en peine de défendre la candide évidence de ses valeurs généreuses.

Ainsi, dans les conversations quotidiennes, il est couramment admis qu’un musulman qui excise sa fille, infibule sa femme, lapide sa cousine, ou commet des violences envers des non-musulmans pour ce seul motif n’est pas un bon musulman. Vulgairement, on l’entend dire qu’il n’a rien compris à sa religion, qu’il n’est pas un vrai croyant, que c’est un égaré de l’intégrisme, que c’est tout simplement un con et un obscurantiste. En gros, il compte bien faire admettre qu’on peut être à la fois un musulman accompli et un humaniste accompli. Après tout, un bon chrétien, qui pardonne à son prochain, qui prône l’amour et le partage, n’est-il pas sur la voie de l’humanisme ?
Alors, pourquoi d’autres religions ne le permetrraient-elles pas, puisque toute religion – la religion en général – est bien évidemment un ensemble de valeurs prônant l’amour du prochain ?

L’humaniste, enferré dans son système, n’a pas compris la nature de ses convictions. Il n’a pas compris ceci : l’humanisme, c’est le christianisme empaillé.

L’humaniste vit en réalité dans une formalité chrétienne qu’il a vidée de ses entrailles structurantes, prenant tout simplement la forme pour le fond.

À présent que l’éviction du sacré est accomplie, on voit l’humanisme s’effondrer sur lui-même et se retourner contre lui-même. C’est le retour d’une forme de civilisation païenne, où les mœurs humanistes eux-mêmes se corrompent d’avoir tranché leurs liens avec la chrétienté.

On voit des gens se draper du manteau d’hermine de l’humanisme pour vous enseigner qu’il faut avorter les difformes à titre préventif et encourager le suicide volontaire des bouches inutiles. Ils vous enseignent que les archaïsmes familiaux doivent tomber, qu’on peut louer le ventre d’une miséreuse à l’autre bout du monde pour y faire pousser ses gosses ; c’est le commerce équitable.

Mais on sent un profond malaise. Les questions de la polygamie pointent le bout de leur nez dans les questions sociales contemporaines. Le débat créationniste prend de plus en plus de place. On sent bien que le fait religieux n’est pas un magma uniforme et harmonieux, on sent bien que finalement, chrétiens, juifs et muslmans n’ont pas le même Dieu. Dès lors, où trouver nos fondements moraux [beurk !] pour défendre l’image du couple ? Si demain la société occidentale reconnaissait la pleine valeur des familles polygames – il faut encourager la société multiculturelle, n’est-ce pas ? –, comment empêcher trois hommes de réclamer un ménage à trois parfaitement légal et béni par la République ? Un ménage à quatre ? Cinq ? Et pourquoi pas ? Quelles bornes trouvera l’humanisme pour se définir, quand le cadre chrétien qu’il reniait se trouve suspendu dans le vide ? N’était-il pas si formidablement humaniste de faire coexister les cultures dans le même espace ?

Il était évident que l’institution du mariage pouvait se passer de solennité sacrée pour se définir. Il était évident que le mariage devenu civil pouvait se rompre à volonté. Il était évident que le caractère hétérosexuel du mariage devenait caduc. Il était évident que la notion même de mariage devenait obsolète. Il était évident que l’amour devait présider à tout, qu’il justifiait l’inanité des masquarades cérémonielles. Il était évident de s’aimer les uns les autres. Il était évident de ne point faire à autrui ce que l’on ne voulait pas qu’il nous fît. Il était évident qu’il ne fallait point juger de la paille dans l’œil du voisin tant qu’on avait une poutre dans le sien.

La société laïque/humaniste/païenne d’aujourd’hui ne vit plus que sur des béquilles et des échaffaudages, elle se trouve des rembourrages psychologisants pour faire tenir tant bien que mal la peau du cadavre empaillé du chritianisme. Veut-on mettre le holà au commerce des mères porteuses, on invoquera « le lien psychosocial qui construit l’affect entre l’enfant et sa mère », et je vous épargne les théories du « développement personnel dans un cadre autosocioconstruit de façon stable sur une représentation mentale du rapport maternel dans la conscience du fœtus ». Veut-on justifier les missions de sauvetage du Tiers-Monde ou le maintien de la paix dans le monde, on invoquera le crime d’indifférence qu’on ne veut pas cautionner, en oubliant qu’il ne s’agit que d’une longue tradition qui mêle évangélisation et charité, rebaptisés pour l’occasion « humanitaire » et « progrès de la démocratie ».

L’humaniste véritable, pourvu qu’il veuille bien ouvrir les yeux, ne peut que constater l’obsolescence de ses convictions : elles ne sont que christianisme désincarné, et absolument rien d’autre.

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