M. est issue d’une famille versaillaise. Bonne éducation, grands lycées, grandes écoles, employeur prestigieux de renommée internationale.

V. est issu d’une famille plus modeste mais il a reçu une bonne éducation, sort d’une grande école, et un certain goût de la réussite lui offre un début de carrière très prometteur.

M. et V. se sont mariés cet été. D’abord devant monsieur le maire, puis devant monsieur le curé. Réception chic, les jeunes mariés étaient très beaux ; ces demoiselles étaient ravissantes dans leurs chatoyantes toilettes, ces messieurs élégants, et ces dames exquises sous leurs chapeaux. Les enfants blondinets sortaient tout droit du catalogue Cyrillus. Le décor séyait à merveille à É., tout droit sortie d’un délicieux pastel de Vigée-Lebrun. Réplique presque parfaite de l’autoportrait au chapeau de paille. Du beau monde, bardé de diplômes, qui gagne de jolis salaires, qui règne sur le porte-monnaie de ses concitoyens. D’une certaine manière, une élite, puisqu’ils ont le privilège de gagner très vite leur vie, ce qui est loin d’être le cas de la majorité des haut-diplômés d’aujourd’hui. Une élite, puisqu’ils détiennent le pouvoir d’achat. Une élite, courtisée par la pub, les banques, les assurances et les marchands de bonheur. Une élite, à qui on ne fait pas trop d’histoires pour louer un appartement ou obtenir un crédit. Une élite, qui mène un train de vie très supérieur à la moyenne.

Mais cette élite-là nous offrit un mariage à la mesure de sa misère. Ca m’ennuie d’avoir à l’avouer car V. est mon plus vieil ami [on se connaît depuis bientôt trente ans], mais c’était une cérémonie navrante. Oui, je quand je parle du mariage, je parle bien de la cérémonie ; je ne vais pas vous raconter l’imposture du « mariage civil », laquelle dure une minute et quinze secondes dans une salle éclairée aux néons, et qui consiste à écouter un employé de mairie vous lire les fumeuses exigences de l’État en matière de moralité conjugale – il est interdit de rigoler – du haut de son Code Civil, sous les regards croisés d’une traînée à bonnet phrygien et d’un quiquennal faquin mal photographié.

Le mariage, donc, nous en apprît beaucoup sur la réalité de cette Catégorie Socio-Professionnelle Supérieure.

Quelques jours avant la cérémonie, j’eus vent des difficultés à élaborer le livret de messe. L’un ou l’autre des parents faisait des reproches au programme des jeunes mariés, jugeant leurs choix « trop… euh, trop religieux ». Oui, il y existe des gens qui trouvent qu’une messe de mariage, dans une église, avec un curé, ne devrait pas avoir l’air « trop religieuse ».

De fait, la messe ne fut pas « trop religieuse ». Comme la communion est un acte un peu trop religieux, on opta pour une bénédiction nuptiale. La bénédiction nuptiale, ça fait messe, mais pas trop messe quand même. Ca tombait bien, le curé ne faisait pas trop curé non plus. Quand il est entré dans l’église, j’ai poliment dit « bonjour monsieur », comme à n’importe qui. Comment pouvais-je deviner qu’il était prêtre, tout déguisé en civil qu’il était ?

Le très païen « Matin » de Grieg ouvrit la cérémonie. Nous chantâmes d’inchantables chants, tous profanes. Nous entendîmes tout de même un Ave Maria, par la grâce d’un providentiel ipod. Les textes laissés au choix des époux étaient tous des textes profanes. L’ensemble donnait l’image d’une grande puérilité, d’une gentillesse un peu bébête, qui ne fait de mal à personne sinon à la crédibilité de l’Église et de la Foi en général. Que je sache, la France n’est pas la fille aînée des Bisounours.

La réalité, la voici : il s’agit d’une génération complètement déculturée. Même les grandes familles remplies de grands diplômes, de belles maisons et de comptes en banques garnis sont la proie du grand vide culturel. Dans le meilleur des cas, ils ont envoyé leurs gosses au catéchisme niais des années 80, sous la houlette d’aumonières laïques, ravies et sentimentales, et qui n’ont rien transmis de l’authentique exigence chrétienne qu’on appelle la morale. Étonnant de la part de parents qui sont issus d’une génération encore christianisée à l’ancienne école, mais somme toute très répandu – j’en sais quelque chose.
Dans le pire des cas, ils n’ont même pas été au catéchisme. Ils connaissent Jésus, les chapitres essentiels de son histoire. Ils ont retenu « aimez-vous les uns les autres », mais ils n’ont rien retenu d’autre qu’une leçon de gentillesse et de tolérance à cette école. Les Droits de l’Homme suffisent bien à se tracer une conduite.

Ils n’ont jamais écouté de chant religieux. La production de « grande musique » occidentale comporte un répertoire chrétien absolument gigantesque depuis plus de mille ans, et ils n’en ont absolument rien reçu. Un trésor inestimable gît dans la poussière de cette génération, mais ils sont incapables d’y discerner quoi que ce soit qui serait à la mesure de leur âme et de leur sensibilité. On ne les y a pas élevés, on ne les a pas jugés dignes de cet héritage. Il existe à foison des airs profonds et recueillis, des chants d’allégresse mystique – et pas forcément des compositions lyriques ou symphoniques inaccessibles –,  mais on chante « Dieu est une fête aujourd’hui, la fête de la vie, alléluia-ha-haha ».

Je ne leur en veux pas, ils ont subi les caprices de leur parents. Mais je suis triste, parce que cette génération est incapable de comprendre le christianisme comme sa propre civilisation. Ils sont citoyens d’une République laïque où tout cohabite dans l’indistinction, les églises sont vides, les curés sont évidemment pédophiles, les bonnes sœurs ont des moustaches, la messe du dimanche à la télé est neuneu, les évêques parlent un langage étranger, les derniers croyants sont des têtes chenues, le Pape n’est pas toujours sympa.

Ils fréquentent le christianisme comme on retourne voir mémé de temps en temps à la maison de retraite. C’est un truc d’un autre âge, mais comme on a reçu sa maison en héritage, et bien on l’aime un peu quand même. Quand elle cassera sa pipe, on revendra ses fripes et sa quicaillerie sur eBay. Il y a sans doute des collectionneurs.

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