« Ne repousse pas du pied la barque qui t’a fait traverser le fleuve. »

Le MoisiBlog fête ses sept années d’existence sur la Toile. Son rédacteur s’accorde quelques vacances, sans savoir encore si elles sont provisoires ou définitives. J’écris « sept années » mais en réalité c’est un peu plus ; je ne compte pas mes premiers brouillons, écrits alors sur la plateforme Ublog, ainsi que ma vie de forumeur chez Cerclo, déjà sous le même pseudonyme.

Tiens, faisons un petit bilan. Façon « vieux briscard de la réacosphère », le mec qui en a vu d’autres, le gars qui a traversé des océans. Genre le cap-hornier de la Toile. Le visage buriné par des tempêtes de pixels, les doigts calleux d’avoir enfoncé des touches de claviers par milliards, le cheveu blanchi par les nuits d’insomnie, les sourcils broussailleux, les rides sous lesquelles luit le regard du mec qui sait de quoi il parle, tu vois. Le gars il a bataillé ferme pendant sept ans sur un rafiot pourri, à lutter contre les voies d’eau, contre les vents, contre les marées, contre les frères de la côte.

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2003 ou 2004 : premiers ronds dans l’eau chez Cerclo. Le pavillon « Fromageplus » est hissé pour la première fois. Premiers bords, premières joutes. Amusant. Un forum peuplé d’habitués, où l’on causait d’à peu près tout, avec beaucoup de fair-play – c’est en tout cas le souvenir que j’en ai. Je garde notamment en mémoire les interventions d’un type qui signait Merlin, et dont l’intelligence et le style planaient largement au-dessus des autres. Il écrit toujours, d’ailleurs. Sous d’autres noms, en d’autres lieux, et je continue à le lire régulièrement. Il fait partie des plumes qui ont compté, et qui comptent encore.

Première embarcation chez Ublog en 2004. Premier blog ; première bannière bricolée à partir d’une affiche de propagande communiste récupérée grâce un Google alors archaïque ; première devise arborant le nom du MoisiBlog. Je crois que toute trace de ce blog-là a sombré corps et bien. Joies du linkage, des premières rencontres IRL avec d’autres bloggeurs. C’est l’époque où je suis à fond dans le Théâtre des Opérations de Dantec, où Dantec himself, d’ailleurs, signe pas mal de chroniques sur le web pour commenter le cours du monde. La réacosphère commence à s’agglomérer. Je découvre des sites étonnants, rigolos, craignos, bizarres, intelligents. François Desouche, à cette époque, n’est qu’un simple petit blog où le narrateur raconte ses chroniques parisiennes. À cette époque, il y avait encore pas mal de « pages perso », et YouTube n’existait pas. La blogosphère entamait son explosion. Je tombe sur le Ring, sur MercutioClub [ancêtre et fondateur de ILYS], sur les branquignols géniaux du Palindrome, sur plein de trucs complètement étranges, et qui n’ont rien à voir avec ce que pouvaient raconter la télé ou la radio. Il se passe un truc vraiment incroyable : les gens n’ont plus besoin d’entrer dans l’équipe de rédaction d’un journal ou d’envoyer leur manuscrit à un éditeur pour publier leur prose devant la terre entière.

Ublog s’avère tout pourri. Je déménage chez HautEtFort en décembre 2004, sur une solide barcasse made in France pour le meilleur et pour le pire. Le MoisiBlog prend une existence « officielle ». HautEtFort est alors peuplé de gens comme ChicType, Lapinos, l’Ornythorynque,… Je ne sais pas ce qu’est devenu ChicType, d’ailleurs, mais c’est un gars qui m’a énormément marqué. Un des meilleurs blogs que j’ai lu à ce jour, et dont il ne reste plus grand-chose en ligne, hélas. Il y avait aussi sur HautEtFort un gars qui signait Lazare et qui avait un chouette regard sur les choses. Et Artemus, un mec génial ! Paratext ! Zorglub ! Hussard82 ! Ah, c’était le bon temps, mon pote ! Wilori ! PKK ! Cinématique ! Dark Entries ! Eschatologic Destroy Inc. ! Noval ! Kouka ! Lapinos parlait alors des « chevaliers de la blogoxie ».

Interviennent des mecs qui sortent de nulle part, avec des pseudonymes de ouf. Robert Marchenoir, PizzaMan, XP, Cadichon,… Des génies et des boulets, des futés et des idiots, ça se bouscule au portillon de la liberté d’expression. Du panache, de l’ironie, du sarcasme ; tout est bon pour fracasser la crétinerie ambiante à coups de barres de fer dans les rotules. Il s’écrit des quantités astronomiques de bons mots, d’arguments, de contre-arguments dans les commentaires de ces blogs. Et ce n’est pas fini ! Ca continue encore ! La réacosphère est remplie de pépites, mes amis. Un jour, quelqu’un les exhumera, comme un patient archéologue, et il sera riche.

Sur la blogosphère, c’est la folie. Polydamas, Le Grand Charles, Skoteinos, Jean-Louis Debré 2007, Paul Debedeux, Carnets Baroques, ça fuse de partout. Du bon, du très bon, du très con aussi, du trash, du mystique, du parodique, c’est vraiment dingue, mais c’est réjouissant. La géographie du web s’enrichit d’une galaxie nouvelle à cartographier, ce que ne tardent pas à faire des journalistes ou des sociologues à plusieurs reprises, non sans commettre de honteux raccourcis et de douteux amalgames, que ces mêmes journalistes et sociologues passent leur temps à pourfendre. Entretemps, FDesouche est devenu une plateforme de relais d’information et jouit d’une force d’attraction assez phénoménale, mais il faut attendre encore quelques années avant que son nom n’émerge dans les autres médias. C’est bien simple : il suffit que FDS mentionne un lien vers Fromageplus pour que mes compteurs de statistiques explosent. Ça en dit long sur la frustration des Français en termes d’informations sur la réalité de leur pays. Les Français ont terriblement mal à la France, et ils sont priés de souffrir en silence. C’est terrifiant, comme constat. La blogosphère, c’est la revanche des taiseux contre le ronronnement délirant du monde politico-journalistique. C’est la sape des monopoles. Tiens, allons-y franchement dans la métaphore pompeuse : c’est le grain de sénevé, c’est le levain dans la pâte ! Carrément ! Bon, c’est aussi la Cour des Miracles de temps en temps.

Le MoisiBlog commence à se faire un petit lectorat, et se fait doucettement censurer par Google et HautEtFort. Comme de toute façon j’arrive à saturation de l’espace qui m’est offert gratuitement par H&F, j’en profite pour me casser chez WordPress. Alors là mes amis, c’est la glouâre des glouâres : on m’interviouve dans le Choc du Mois, on m’interviouve dans un canard lyonnais [être un bloggeur local, c’est la classe ultime], et que je passe dans l’émission de Ménard, et que je t’invite sur Radio Courtoisie ! Woouuh ! Même Causeur a bien voulu publier deux ou trois de mes chroniques ! Je me fais virer des petits concours de blogs. Le saut de blocs dans le système d’algorithmes, vous vous souvenez ? Énorme ! Ah ça, question égo, le bilan est positif. Mais question pognon, c’est zéro. Nada ! La vie de bloggeur, ça ne paye rien. Sauf si votre blog cause maquillage ou informatique, là on vous rémunère pour chroniquer un smartphone ou une lotion anti-âge. Mais, que voulez-vous, ce n’est pas mon rayon. Moi, mon truc, c’est les rafiots pourris au milieu de la mer. Je ne suis pas doué pour le pognon, moi. Je suis fait pour les embruns dans le vent du large, les traversées solitaires, ce genre de conneries romantiques avec drapeau noir qui flotte en haut du mât. Enfin, on se comprend, hein : en réalité, j’ai les fesses calées dans un bon fauteuil et il fait 19°C dans mon chez-moi de bobo de centre-ville. Tu parles d’un loup de mer. Jamais sans mon écran plat, en fait !

Le web accélère le temps, c’est dingue. Un blog qui survit plus de deux ans, c’est déjà un exploit. S’il passe la barre des trois ou quatre ans, c’est un dinosaure du Net. Certes, contre le blog, la concurrence est rude : si vous n’avez pas l’esprit à rédiger plus d’un paragraphe, une simple ligne sur Twitter, Facebook ou Tumblr suffit à faire de vous un chroniqueur mondain. En plus, ça vous épargne l’effort de l’orthographe, alors à quoi bon ouvrir un blog, lui trouver un nom catchy, le customiser un peu en tripotant le CSS, lui faire une bannière, lui coller des liens dans des colonnes, écrire dans le vide pendant des semaines et des semaines avant d’attirer vos trois premiers lecteurs à peu près fidèles ? Devenir bloggeur en 2012, c’est avoir la passion du vintage, et résister à l’immédiateté du plaisir.

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Le bilan négatif de la réacosphère – à mon sens – c’est l’inévitable sentiment d’impuissance qui ressort de tout ça. Les bloggeurs réacs sont brillants, cultivés, fins [même les stagiaires de Libémonde l’ont reconnu dans un article !], pratiquent toutes les formes de l’humour, mais leur talent n’a jamais quitté les limites du support numérique. Ce sont des gens qui ont un vrai regard critique sur les choses. Ils vous éclairent d’un jour inattendu un fait divers qui passait pour banal, et c’est infiniment précieux.

Pour représenter notre lectorat, nous devons nous contenter de quatre ou cinq personnalités médiatiques, tolérées pour certifier le vernis de la pluralité de la presse, rien de plus. Finkie, Rioufol, Elisabeth Lévy, ça se compte sur les doigts d’une main. Le mouvement conservateur [on va dire conservateur pour simplifier les choses] embrasse une très grande quantité de gens, et la vivacité des sites « de droite » en témoigne aisément. Pourtant, c’est comme si rien n’y « fructifiait » concrètement. Nous sommes les viktchimes du fameux plafond de verre ! Et ne comptez pas sur les élections pour avoir l’impression de vous exprimer ou de changer les choses. Les bloggeurs parlent aux bloggeurs, malgré l’immense mérite qu’ils ont, malgré l’aspect vieilles rengaines qui parfume parfois notre ligne éditoriale.

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Le bilan positif ? Ma foi, j’espère avoir propagé du mieux possible quelques étincelles dans l’obscurité ! Et si en plus vous avez rigolé, c’est déjà une énorme récompense ! Et puis on est plutôt bien entourés, non ? L’Amiral Woland, Lounès, Marie-Thérèse Bouchard, H16, le CGB, Didier Goux, French Carcan, Hoplite, le Pélicastre, Philippe Psy, …

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Et en attendant une hypothétique reprise des activités, je voulais surtout faire part des grandes joies qui ont accompagné ma vie de bloggeur : j’ai rencontré [je veux dire vraiment rencontré ! En vrai !] des gens incroyablement géniaux, avec lesquels la distance s’est parfois creusée pour des milliers de raisons, mais pour qui je réserverai toujours mon amitié, malgré les kilomètres ou la maladresse, même si nous ne nous sommes croisés qu’une ou deux fois. Merci à toutes ces personnes formidables qui m’ont un jour ouvert leur porte ou qui ont accepté de franchir la mienne par l’entremise de la blogosphère, pour quelques minutes, pour quelques heures, pour quelques jours, voire pour toute la vie. Un simple commentaire déposé sur un blog peut changer à jamais le cours de votre existence, et je sais de quoi je parle !

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Je ne compte pas saborder ce blog. Alimenté ou non, il restera en ligne, ouvert à la lecture et aux commentaires.

N’oubliez pas que ce auquel nous tenons le plus tient en deux mots : la Liberté, et la Rigolade. C’est dire si nous sommes cernés, et si la tâche est grande !

Voilà pour mes élucubrations de vieux con sentencieux. Je vous souhaite une bonne année 2012.