juin 2011


Lille-Paris, Paris-Chartres, Chartres-Paris.

Cette petite image prenait la poussière dans mes brouillons depuis plusieurs années. En marchant de Paris à Chartres, je me suis souvenu de son existence, et me suis dit que c’était une excellente façon d’illustrer le thème de cette année : l’évangile de la vie.

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Je vous livre ci-dessous la version complète de mon article paru sur Causeur le 5 juin 2011, au sujet du film de Terence Malick, « The Tree Of Life » >>>.

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Une blague raconte qu’un jour un jeune homme rendit visite à un rabbin en se présentant comme un libre penseur.

-Avez-vous étudié la bible avec attention ? demande le rabbin
-Non, répond le libre penseur.
-Alors vous n’êtes pas un libre penseur, mais un ignorant.

Ayant décidé de snobber les classiques qui fondent sa propre culture, et notamment la Bible, la critique française est passée complètement à côté du sujet du Tree Of Life. Parce que le vrai personnage qui crève l’écran de bout en bout du film, c’est quand même Dieu, et je n’ai pour ainsi dire ni lu ni entendu quiconque évoquer sa présence.

Ah si, on a entendu parler de « panthéisme », de « mysticisme », ou de « grâce ». Mais de « Dieu », nada. C’est pourtant lui qui ouvre le film, via un extrait du Livre de Job qui apparaît à l’écran. Et de toute évidence, pas un journaliste, pas un seul, n’est allé ouvrir une Bible au chapitre du Livre de Job en sortant de la projection pour comprendre autour de qui et de quoi s’articulait réellement l’œuvre de Malick. Mais je vous rappelle que la critique, pour parler des moines de Tibhirine, avait réussi le tour de force de parler de « dialogue des cultures », de « tolérance » et de « message humaniste » pour ne surtout pas avoir à citer des gros mots du genre « catholique », qui sont pourtant le cœur de l’intrigue. Bref.

J’ai entendu tout et n’importe quoi sur le Tree Of Life : beauté de la nature, Nicolas Hulot, film humaniste, Arthus-Bertrand, Cousteau, vivre-ensemble, big bang, darwinisme, métaphysique de bazar, chronique sociale, trip halluciné,… bref le grand étalage des conneries sans nom. Personne, absolument PERSONNE n’a cité le mot « Genèse », laquelle fait pourtant explicitement l’objet de la grande ouverture du film. Personne n’aurait remarqué combien Malick est justement le réjouissant anti-Arthus-Bertrand dont nous avons furieusement besoin en 2011 ? Car ce que filme Malick, ce n’est pas la Nature, mais la Création. Ce que photographie Malick n’est pas « la terre vue du ciel », mais « le Ciel vu de la terre ». Ce à quoi rend hommage Malick n’est pas l’idole écolo-moderne Gaïa, mais le Tout-Puissant.

Si parmi la critique, personne n’est fichu de connaître ses bases – la Genèse, les évangiles, l’Apocalypse –, il est inutile d’en attendre davantage sur le « Tree Of Life ». Toutes les grilles de lecture deviennent inopérantes, à commencer par le psychologisme ou le sociologisme, totalement étriqués pour saisir le formidable enjeu eschatologique qui charpente le film. Ou alors ça leur arrache vraiment la gueule de prononcer le mot « chrétien ». Ce qui est également très probable. Parce que ne pas voir combien ce film est fondamentalement, viscéralement, essentiellement, et uniquement chrétien, relève quand même d’un inquiétant constat de mort cérébrale de nos sphères censées être cultivées.

Puisqu’il faut tout faire soi-même, œuvrons au rétablissement du Tree Of Life dans la vérité de son essence, en restant bref, et hors de toute considération plastique bien que nous pussions en deviser pendant des jours et des jours avec beaucoup d’admiration et aussi un peu de sévérité.

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Les Six Jours.
Ouverture kubrickienne. L’Esprit plane au-dessus des eaux. On a dit « big bang ». Mais nous avons vu le surgissement infiniment mystérieux de l’Être, l’émerveillement manifeste devant la création, donc devant le créateur. Exit le new age et le voyage astral, on ne verra ni ovnis ni métaphysique horlogère ; juste la fascination de l’infini paysage cosmique offerte à notre intelligence, c’est-à-dire la révélation que notre âme est une question pour elle-même. Nous sommes bien loin de l’animisme d’un Avatar.

Le Père et le Jardin.
Avez-vous vu Brad Pitt tracer dans l’herbe la limite de son empire familial ? Si vous n’y avez pas vu le règlement intérieur du Jardin d’Éden que Yahvé dicte à Adam, il est vraiment temps de vous remettre à lire. Le domaine du Père est évidemment le souverain Bien, empli de la vraie vie et de la vraie joie, et le mensonge n’y a pas sa place. Hors du Jardin, dans lequel on a solennellement planté l’arbre qui témoignera du pacte familial, on s’expose au risque inévitable de l’expérience du Mal. Mensonge, vol, cruauté, trahison, violence envers son propre frère malgré la confiance qui DOIT les lier. Caïn et Abel, évidemment. Mais l’expérience de la liberté est à ce prix, et la fin du film expose comment l’usage de la liberté est vain sans amour, autant que celui de l’amour sans la liberté.

Brad Pitt n’est pas le père de n’importe quelle famille texane de la middle class américaine des fifties, il est bien entendu le Père universel veillant jalousement sur le couronnement réel de sa création : ses enfants, appelés à l’éternelle conquête de leur propre devenir. Il importe assez peu que le contexte historique ou autobiographique situe l’intrigue en un point spatio-temporel donné. Il s’agit de donner au particulier le sens de l’universel. De donner à la cellule la dimension de l’univers. De donner à la famille la définition de l’humanité. De faire de cette histoire une allégorie de la grande Histoire. Et c’est tout juste si les personnages du film ont un nom, ce qui n’est évidemment pas anodin.

La Mère et le Soleil.
Au Père appartiennent la Loi et l’art de la discipline. Voie du labeur, voie du cynisme, voie de la nature, voie de la violence d’exister, voie des comptes à rendre et des combats à recommencer toujours. À la Mère, systématiquement auréolée de soleil à chacune de ses apparitions dans le champ, appartiennent le confort de la maison, la chaleur du foyer, le pardon, le pardon encore, le pardon toujours, l’acceptation sans question, la fidélité, bref, la solaire grâce qui rédime dans le silence de la charité. Grâce, toujours, dans ses pieds de danseuse, dans son teint délicat, dans son regard lumineux, dans ses incroyables cheveux roux, dans la bonté qu’elle distribue aveuglément, quand bien même ce sont des bandits à qui elle donne à boire.

Le Livre de Job.
Difficile de passer à côté, puisqu’il est mentionné en toutes lettres. Et, de fait, le Livre de Job résonne à de nombreuses reprises. Le sort qui semble s’acharner sans raison, la mort qui semble frapper au hasard, l’apparente injustice des choses d’ici-bas, qu’un Dieu aimant ne devrait pas permettre. C’est pourtant la grande leçon de Job que l’on reçoit dans le Tree Of Life. Pourquoi tel enfant périt-il dans la noyade ? « Was he bad ? » Pourquoi tels hommes sont-ils menottés par la police ? Pourquoi ces pauvres, ces infirmes ? Sont-ils punis par la justice divine ? Le Mal est-il puni par la mort ? « Pourquoi les méchants restent-ils en vie, vieillissent-ils et accroissent-ils leur puissance ? » (Job 21,7) Pourquoi les bons ne sont-ils pas épargnés par le malheur ? Pourquoi la mort du frère ?

Le Tree Of Life questionne en permanence notre éloignement du jardin, dans lequel nul malheur n’était concevable. Mais nous sommes entrés dans l’histoire par notre sortie du jardin. Et l’histoire, malgré son cortège de douleurs, de hasards et d’apparentes fatalités, ne doit pas nous dispenser de croire en la confiance et en l’amour de Dieu. On peut bien, comme Job, tendre un poing vengeur vers le ciel et lui réclamer des comptes, le défier quand il a le dos tourné en courant sur les bancs de l’église, cela ne doit en aucun cas alimenter la croyance en notre impunité et en notre faculté à admettre la finitude des choses. « Tell us a story from before we can even remember », demandent les enfants. Fascination devant la compréhension que le temps est en marche ici-bas, inexorablement, qu’il s’écrit par nos seuls actes, et qu’il nous emporte d’un paradis à un autre par un voyage énigmatique où tout est à déchiffrer à travers la forêt du temps. L’histoire familiale est une mythologie qui enracine dans l’éternité.

La Création.
Deux allusions artistiques majeures affleurent au long du film. En premier lieu, la musique, objet d’une profonde révérence de la part du Père, et dont il compte transmettre le goût si noble et si exigeant. Et, de façon secondaire, l’architecture. On distingue çà et là des plans et des architectes, on déambule dans des buildings et des cités incroyablement graphiques. Comment ne pas y lire l’œuvre du Créateur par excellence, offerte à ses enfants comme un trésor à grandir ? Il suffit de retourner à Job :
« Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle le cordeau ? Sur quel appui s’enfoncent ses socles ? Qui posa sa pierre angulaire, parmi le concert joyeux des étoiles du matin et des acclamations unanimes des fils de Dieu ? » (Job 38, 4-7)
Et la musique choisie par Malick, justement, ne cesse de chanter des Lacrimosa, des Requiem, ou des Agnus Dei. Film panthéiste ? Métaphysique de bazar ? Trip new age ?

L’eschatologie.
Le temps trouve son abolition finale dans l’accession à l’au-delà. Passage de la finitude des choses à leur initiale et souveraine éternité dans le sein de Dieu. Corps glorieux transfigurés, abolition des âges, visions de la Porte Étroite des évangiles, de l’échelle de Jacob, du sel de la terre de saint Matthieu, des eaux baptismales, et du Christ lui-même. Fermeture du film en symétrie de son ouverture, par la Vision de la Présence et d’une arche d’alliance explicitement architecturale, renvoyant à l’initial extrait de Job.

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Seules deux chroniques ont su prendre acte de la nature chrétienne de ce film : celles de La Croix, et de Valeurs Actuelles. Tous les autres se sont égarés dans d’indéfendables interprétations, à la façon de ce libre-penseur face au rabbin. Le film de Malick est une œuvre extrêmement complexe, et je suis bien désolé de devoir en faire un exposé si réducteur et si simpliste, mais il m’était insupportable de laisser un tel étalage d’ignorance ou de mauvaise foi sans réponse. Et puis ce Tree Of Life règne souverainement au-dessus des incantations magiques modernes, et s’épanouit superbement à rebours de l’air du temps. Loin du paganisme écolo, loin du culte de l’homme, loin des animismes cool et du rousseauisme béat, il chante la Charité, la Foi et l’Espérance.

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