février 2011


Ma parole, c’est une véritable conspiration ! Une hystérie collective ! Une épidémie ! Une contagion !

Et c’est quoi cette manie de courir dans tous les sens avec les bras en l’air ???

J’ignore s’il est foutu ; mais là, maintenant, en février 2011, il me donne furieusement envie de préparer mes bagages, lentement, sûrement, résolument, et un jour de m’enfuir très loin.

Le lipdub des aumôneries catholiques de Rennes.

Chers étudiants rennais,

Je sais que c’est très très très mal de critiquer ses frères en Jésus-Christ, surtout en cette sombre époque où la foi est fragile et où l’Église a particulièrement besoin d’unité et d’encouragement, mais vous nous offrez là un spectacle absolument ahurissant. Je ne vais pas y aller par quatre chemins : je ne supporte plus qu’on donne de l’Église cette image-là, et beaucoup trop de croyants partagent mon point de vue. Trop, c’est trop. Je sature. Vous offrez aux gens exactement ce qu’ils attendent : les cathos sont des bisounours qui chantent de la pop débile en tapant dans leurs petites mimines. Il n’y a pas de meilleure contre-pub que ce clip dégoulinant de festivitude de kermesse. Beaucoup de cathos sont sans doute ravis de cette vidéo ; ils doivent la trouver sympa, souriante, positive, amicale, dynamique. Mais pour les autres ? Ceux qui se sont éloignés de l’Église par inculture, par fatalité, par hasard, et surtout par famine spirituelle ; que vont-ils en penser ? Ceux qui errent dans le positivisme républicain, dans l’anticléricalisme grégaire, dans l’athéisme à la mode ; que vont-ils en penser ? Ceux qui se cherchent  des guides, des tuteurs, des éclaireurs pour dissiper la nuit intérieure ; que vont-ils en penser ? Pensez-vous réellement que ce genre de publicité offre la possibilité de la conversion à ceux qui se tiennent hors de l’Église ? Eh bien non. Ils vont se dire "Oh mon Dieu, quelle bande de ravis de la crèche…"

L’époque souffre d’être communicante. Parce qu’à force de communiquer, on ne transmet plus rien. Et le défi de l’Église n’est pas de communiquer : il est de transmettre. Qu’avez-vous à dire aux non-catholiques ? Que l’Église est sympa ? Que Jésus c’est un truc de ouf ? Que la foi c’est un truc vraiment très très bien qui montre à l’extérieur ce qu’elle fait à l’intérieur ? Hé les mecs, l’heure est grave : on en est aux mères porteuses, au clonage, aux embryons congelés, à la tyrannie du halal, à la profanation quotidienne des lieux de culte chrétiens, aux massacres des Églises orientales, au voile islamique en Europe, à l’infiltration des Droits de l’Homme et des Valeurs-de-la-république à la Conf des Évêques de France, à l’anémie liturgique, à la crise dramatique des vocations, à l’ignorance totale des ex-chrétiens pour leur propre trésor spirituel – jusqu’au reniement volontaire de leur propre culture !
Alors oui, j’ignore la nature réelle de votre action chrétienne au sein du monde, et vous êtes sans nul doute des gens formidables armés d’une bonne foi bien plus grande que la mienne. Mais, de grâce, cessez absolument d’entretenir cette détestable façade de la communauté catholique ! Nous sommes déjà la risée de tout le monde depuis quarante ans, nous n’avons vraiment pas besoin de remettre une couche de "Jésus, Jésus, Jésus reviens"…

Mon humble avis, le voici : vous ouvrez vous-même tout grand la porte qui mène les âmes en quête de Sens et de Beau …directement chez les intégristes – quasiment les seuls aujourd’hui à prendre la défense de la dignité et de la solennité du culte –, quand ce n’est pas dans l’immensité intergalactique du nihilisme moderne.

Pour expliquer la mondialisation, la parabole de l’open space me paraît tout à fait pertinente. Pour rappel, l’open space désigne une configuration de bureau particulièrement à la mode depuis les années 90, dans laquelle les employés ne travaillent plus seuls ou par petit groupe dans des locaux fermés, mais où tout le monde travaille dans une grande pièce [space] ouverte [open]. Les postes de travail sont disposés sans cloison séparative. On parle parfois de "bureau paysager".

1. Buts de l’open space

Comme la mondialisation, l’open space vise à faire tomber les frontières entre les espaces physiques et entre les gens. Le but est de décloisonner tous les espaces de travail, afin de créer une synergie [parlons corporate], de rapprocher les gens qui s’ignoraient quand ils travaillaient chacun dans leurs espaces personnels. Les postes de travail sont mobiles, et il suffit de brancher son ordinateur n’importe où ailleurs dans l’espace pour en faire son lieu de travail. L’espace n’appartient plus en propre à personne.

La mondialisation fonctionne de la même façon : puisque rien n’empêche d’aller d’un lieu de travail à un autre à travers l’open space, il n’y a aucune raison de continuer à produire local et cher quand on peut tout simplement aller produire syldave et pas cher. Comme l’espace est à tout le monde et qu’il est libre d’accès, le cynisme économique l’emporte beaucoup plus souvent sur la préférence locale, laquelle n’a plus de pertinence.

2. Avantages

Sans conteste, l’open space, comme la mondialisation, offre une réelle liberté de circulation. À l’époque des bureaux fermés, on n’osait pas forcément aller déranger Paul et Michel du bureau d’à côté pour dire bonjour ou faire une pause café-blabla. Dans un open space, vous savez tout de suite qui est là, qui est parti en réunion, qui a l’air très occupé, qui a l’air de faire une pause, etc., et rien ne vous empêche de vous promener à travers les postes de travail pour aller saluer Paul et Michel. L’espace étant désormais commun et élargi, il donne incontestablement l’impression qu’on n’est plus prisonnier de ses petits mètres carrés d’autrefois.

3. Inconvénients

Travailler en open space interdit toute confidentialité. Vos conversations téléphoniques sont à portée de tous vos voisins, ce qui est particulièrement pénible à vivre quand vous enguirlandez quelqu’un ou qu’au contraire vous vous faites enguirlander. Vous avez parfois besoin de passer des coups de fil privés [appeler votre banquier, prendre rendez-vous avec votre médecin, discuter de trucs importants et urgents avec votre femme,...] et vous êtes obligés de chuchoter ou de vous trouver un coin tranquille. Vous êtes obligés de penser collectif d’abord. Vous êtes sous le regard de tout le monde en permanence.

L’open space prétend faire bénéficier à tous des mêmes conditions de travail puisque tout le monde est dans le même espace. La réalité est beaucoup plus complexe : certains sont proches de la fenêtre et se plaignent des reflets sur leur écran ; d’autres sont situés juste en dessous du flux de la climatisation et se plaignent d’avoir froid en permanence ; quand l’un veut mettre un peu de musique il la fait subir à tous les autres, du coup tout le monde travaille avec les oreillettes de son mp3 et plus personne ne se parle ; quand l’un veut baisser le store parce qu’il n’arrive pas à travailler à cause du soleil, huit autres s’estiment lésés et se soulèvent contre son initiative ; si un collègue a une voix un peu forte il est impossible de l’isoler dans un bureau pour foutre la paix aux autres ; quand l’un veut faire entrer un peu d’air frais parce qu’il est au fond de la pièce, tous les autres se plaignent des courants d’air ; etc. La convivialité promise peut très vite devenir un enfer où, si on ne fait pas profil bas, on est détesté par tout le monde. Autre détail, mais qui participe à la dégradation progressive du plaisir de vivre : comme il n’y a plus de cloisons, on ne peut plus rien afficher, plus rien punaiser, on ne peut plus habiller son environnement à sa guise. C’est un détail, mais il signifie la dépersonnalisation, et même la dépossession globales des lieux de vie, ce qui est quand même très grave.

L’open space, comme la mondialisation, ignore totalement les situations particulières et les habitudes locales. À l’instar d’une réglementation européenne, il nie l’existence des modes de fonctionnements personnels ou locaux. Comme la mondialisation, il met en place des lois globales qui vont souvent à l’encontre du bon sens. Exemple : en fin de journée, quand il ne reste plus qu’un ou deux employés qui finissent leur travail, c’est tout un plateau de 250m² qui est encore allumé pour rien alors qu’une seule lampe suffirait. La loi globale écrase le particularisme. Le bureau fermé, au moins, permet à chacun de régler sa température et sa luminosité idéale, d’allumer sa radio préférée, sans le faire subir à tous les autres. On peut ouvrir la fenêtre sans créer de courant d’air pénible pour les autres, baisser le store comme on l’entend, et on peut même garder sa porte ouverte ! Bref, une communauté de petits espaces rend souvent la vie plus intelligente, plus gérable et plus confortable qu’une globalisation uniforme qui ne profite in fine qu’à une minorité.

4. Conclusion

Les dirigeants qui font travailler leurs employés en open space ne travaillent JAMAIS dans l’open space. Ils en font la promotion, mais ne le subissent pas. Ils ont toujours un bureau à l’ancienne, avec une porte qui ferme, et ils comptent bien conserver la confidentialité totale de ce qui s’y passe.

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Merci à >>>

"À mes yeux, il existe une différence de nature, et une hiérarchie, entre l’embryon et la cellule souche. L’embryon destiné à naître doit faire l’objet d’une protection. On ne doit pas le manipuler pour en faire quelque chose de différent, augmenter ses performances, choisir la couleur de ses yeux… Les cellules souches embryonnaires sortent de ce cadre. Issues d’un embryon qui n’est pas retenu dans un projet parental, elles me semblent donc moins « intouchables ». Des dérogations sont donc accordées si la recherche peut apporter un progrès médical."
Jean Leonetti – Ouest France – 08 février 2011

On récapitule : Il existe des embryons destinés à naître, et qui doivent être protégés en vertu d’un "projet parental". On peut en revanche disposer comme bon nous semble de ceux qui n’ont pas de "projet parental". Concrètement, les uns sont plus humains que les autres par la seule existence du désir qui les entoure. Le statut de votre humanité, le prix de votre vie, se mesurent à l’aune du désir. Embryon sans projet parental : poubelle. Grossesse non-désirée : poubelle. Vieillesse non-désirée : poubelle. Mal de vivre non-désiré : poubelle. La tyrannie du désir, et son immédiate proximité de la mort. Gardez un compartiment "projet parental" dans votre congélateur, et rangez-y vos embryons. Si le désir vous habite, désignez-les comme vos futurs enfants, et expliquez à vos mouflets que là, dans ce tiroir, entre la Poêlée Campagnarde de chez Picard et les Croustibat, il y a plein de petits frères et de petites sœurs potentiels qui n’attendent qu’une implantation intra-utérine pour devenir grands. En revanche, si vous n’y portez aucun désir, considérez-les comme de simples amas de cellules inutiles et dégivrez le frigo. Ces machins-là sont-ils des êtres humains ? pas des êtres humains ? Seul le désir contenu dans le regard est juge.

On nous annonce justement la naissance du premier "bébé médicament". Ses caractéristiques techniques en font une production très performante sur le plan de la compatibilité génétique au sein du milieu familial. Grâce à son ADN sélectionné pour vous par des spécialistes après une longue série d’essais qui ont éliminé tous les modèles défectueux, il va pouvoir guérir la maladie grave de son grand frère. Vous aussi, appelez le 0800 08 xx xx et dites "médicament" ; notre standart téléphonique établira avec vous un devis personnalisé. [Prix d'un appel local depuis un poste fixe. L'appellation "bébé-médicament" ne donne pas lieu à un remboursement par la Sécurité Sociale.]

Plus sérieusement, nous souhaitons à cet enfant de vivre le plus longtemps possible à l’abri d’une névrose ou d’une crise identitaire. Bon courage, bonhomme.

Merci au Salon Beige pour les infos, ici >>>, et là >>>.

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PS : Je vous enjoins à revisonner Alien Resurrection de Jean-Pierre Jeunet, qui aborde d’excellentes questions bioéthiques, et met en scène de nombreuses références bibliques. J’ai notamment le souvenir de deux scènes particulièrement intéressantes à décortiquer. Dans l’une, on voit Ripley, revenue à la vie après clonage dans le seul intérêt de la recherche scientifique menée par un démiurge en blouse blanche, découvrir dans des bonbonnes de formol les essais ratés qui ont précédé son propre clonage. Dans l’autre, Ripley [monstre de la foire génétique intergalactique] discute avec une androïde [robot imitant l'humain à la perfection et jalousant la condition humaine] pendant qu’ils accèdent un terminal d’informations. Ledit terminal étant situé… dans une chapelle.

"La lèpre exclut". C’est écrit en gros au coin des rues, sur une affiche invitant le quidam à la pitié, puis au rachat de sa culpabilité de petit Blanc nanti contre quelques euros – as usual. Sous le soleil du vivre-ensemble obligatoire et de la socialisation de force, les fléaux les plus graves sont ceux qui, en plus de leur nuisance en soi, vous retranchent de la collectivité. Ici bas, mille fois par jour, il faut lutter contre l’exclusion, il faut vivre ensemble, il faut être solidaire-de, il faut faire société, il faut être collectif, il faut faire la fête des voisins, il faut s’intéresser au coming-out de ses collègues, il faut collaborer à la grande exhibition collective, il faut encore s’insérer dans les rouages électoralo-citoyens du régime, sans quoi on est regardé comme un irresponsable, et il faut coûte que coûte incorporer le groupe.

Or, pas plus que l’idéologie de la solidarité, celle de l’exclusion n’est une vérité absolue. L’exclusion, en soi, ne veut rien dire. Beaucoup de gens ont besoin de solitude, beaucoup de gens sont heureux de vivre hors des foules, et même, beaucoup de gens sont positivement ravis de s’exclure ou de se retrancher du monde de leur propre initiative, au fond d’un monastère, au milieu de leur potager, pendant leur trek dans les Andes, sur une île déserte, dans leurs lectures, ou tout simplement derrière des lunettes noires qui jouent la comédie de l’inaccessibilité ; et d’autres encore sont positivement ravis d’être des exclus au nom de la rebellion, réelle ou feinte, qu’ils portent.

En soi, ce n’est pas grave d’exclure ou d’être exclu. N’excluons-nous pas les femmes des WC pour hommes et les hommes des WC pour femmes ? N’excluons-nous pas les criminels de la société des honnêtes gens ? N’excluons-nous pas la matière grasse de la margarine ? N’excluons-nous pas le Coca-Cola des dîners gastronomiques ? N’excluons-nous pas les gros mots du vocabulaire de nos enfants ? N’excluons-nous pas le ketchup du foie gras, et la cravate à rayures quand la chemise est à carreaux ? Nous passons notre vie à exclure. Nous passons aussi notre vie en quête de retranchements petits et grands, comme autant refuges contre le culte de la socialisation qu’on nous inflige en permanence. Au cœur d’un métro bondé, même le plus communiste des bobos insulte comme tout le monde le Dialogue et le Vivre-Ensemble en vissant ses écouteurs dans les oreilles, célébrant ainsi sa propre exclusion avec joie : "votre existence ne m’intéresse pas, votre conversation me pollue, je subis votre présence, je me réfugie dans MON raggamuffin". Nous n’aimons pas vivre ensemble en permanence. La joie du vivre-ensemble, c’est du flan, personne n’y croit, personne n’en a envie. Personne n’aime voyager enfermé dans un wagon ID-Zap [la convivialité sous la menace d'une arme] en partance pour je ne sais quel enfer en stratifié. Personne n’aime rencontrer la différence, la vraie, parce qu’il existe aussi une tourista mentale contre laquelle nous sommes armés de façon fort inégalitaire, et que nous n’avons pas forcément envie de subir au quotidien.

La lèpre mérite notre intérêt et notre charité, c’est entendu. Leur détresse est réelle et profonde. Mais ce n’est pas une raison pour nous jouer le couplet à la gloire des valeurs du familistère géant dans lequel on veut nous enfermer. Ma charité me dispense de votre solidarité, figurez-vous. Je socialiserai quand je veux, merde. Autant qu’un cancéreux, qu’un diabétique, qu’un tourneur-fraiseur ou qu’un véliplanchiste, j’exige qu’on ne marche pas sur mes plates-bandes à moi, et qu’on me foute la paix si je n’ai pas envie de voir vos sales gueules. Et à plus forte raison si je suis lépreux, d’ailleurs. Exclu ? Et alors ?

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