Ça bastonne un peu partout en France. Tout fonctionne avec une exactitude réglée : la gauche accuse la politique fascisante de M. Sarkozy d’avoir créé un État policier [hahahaha], la droite assure qu’elle va très rapidement et très fermement mettre un terme au climat d’émeute généralisée [hahahaha], les journalistes s’empressent d’expliquer les tirs de kalachnikov par Marx+Freud [hahahaha], les Français qui réussissent à exprimer le fond de leur pensée dans l’espace public se font accuser de racisme [hahahaha], et ceux qui voient arriver la guerre civile gros comme une maison sont diagnostiqués paranoïaques ou déments [hahahaha]. Je lis même ici ou là que, enfin, ça y est, c’est pas trop tôt, ouf, les Français ont vraiment compris, que c’est demain que ça pète, que cette fois-ci c’est la bonne, que la fête commence, que c’est le moment décisif. Je ris encore : hahahaha.

Non : ça fait trente ans que c’est le moment décisif. Et ça fait trente ans qu’on dillue le moment décisif dans le délire antiraciste et la lénifiante promesse du paradis cosmoplanétaire. Il est même probable que le moment décisif ne se réalise jamais. Je vous rappelle que les Français sont capables de voter pour Ségolène Royal à hauteur de 47%, alors que tout prouve, objectivement, scientifiquement, que cette femme est incapable d’échafauder des raisonnements intellectuels complexes au service de son pays. Au service de sa personne, sans doute ; mais sûrement pas de son pays. Je vous rappelle également que les Français sont capables de voter pour Nicolas Sarkozy avec la conviction intime que ce type sait résoudre des problèmes graves. Alors le coup des Français qui ont enfin compris que le moment décisif était sur le point de se réaliser, excusez-moi mais ça me fait doucement rigoler. Si l’on doit faire confiance aux Français pour infléchir le cours du destin, on peut tout de suite retourner se coucher.

La France n’est pas un peuple comme un autre. Ayant l’habitude de se faire porter secours par l’un ou l’autre Sauveur aux pires moments de son histoire [de Jeanne d'Arc aux Amerloques], nous ne sommes que trop peu disposés à prendre en main notre propre moment décisif. Nous sommes bien plus accoutumés aux jacqueries, aux frondes, aux ligues, aux insurrections, aux soulèvements locaux et sporadiques qui finissent étouffés. Les Français ne se bougent vraiment les fesses pour la France que si un prince ou un chevalier se lève et dit "suivez-moi". Dans ces conditions, c’est pas demain la veille que les choses iront mieux, surtout si les gens croient qu’un Dominique de Villepin, qu’une Martine Aubry, ou qu’un Xavier Bertrand peuvent faire quoi que ce soit pour eux. Je crois bien davantage, hélas, en un très long et très douloureux enlisement. J’ai longtemps été perplexe devant la fonction que pouvaient remplir les églises fortifiées de mes cours d’Histoire ; maintenant que nous sommes de nouveau entrés dans un moyen âge, j’en saisis mieux l’actualité. Vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous décidez de rester.

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