Je garde un souvenir flou mais tenace d’un téléfilm de science-fiction que je vis un jour dans ma jeunesse : le monde entier se voyait soudainement affligé d’un mal qui rendait les gens fous, tandis que le héros restait seul à garder toute sa raison. Évidemment, c’était lui que tous prenaient pour un fou, et qui se voyait violemment persécuté par la foule délirante. Cinématographiquement c’est assez pourri, et le protagoniste était du genre vokuhila et baskets blanches sur jean délavé ; ça vous date une esthétique. Mais vous devinez bien pourquoi ce scénario m’a marqué, et où je veux en venir.

Okay, imaginez un monde – imaginaire, donc – où Radio France diffuserait des âneries tellement énormes qu’elles passeraient soit pour des canulars, soit pour des cas de psychiatrie. Vous commencez à vous poser des questions, à force de tant de constance dans le canular – ou dans la psychiatrie. C’est qu’au bout d’un certain temps, ça ne fait plus rire. Imaginez un monde où vous vous trouvez de plus en plus seul à considérer Radio France comme le plus gros canular du monde – ou comme le plus grand institut psychiatrique du monde. Car tout, autour de vous, vous soutient que Radio France est bel et bien pris au sérieux par les gens. Pire : le délire de Radio France est partagé par tout ce qui émet des opinions publiques, télé, journaux, personnalités influentes, fonctionnaires,… La contamination psychiatrique bat son plein. La guerre contre l’intelligence a commencé.

Ajustez votre vokuhila, enfilez votre jean délavé, chaussez vos baskets blanches ; je vous emmène dans mon téléfilm. Je vous raconte la scène terrifiante de l’inondation.

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LA TEMPÊTE DE LA PEUR

La force d’une tempête conjuguée aux forts coefficients de marée provoque un acharnement de la mer contre un littoral. Les digues cèdent, les eaux se répandent dans les terres. Comme vous n’êtes pas né de la dernière pluie, vous savez très bien que c’est le genre d’évènement qui arrive de temps en temps, comme les « crues du siècle » ou les « tempêtes du siècle ». Vous vous souvenez des vieilles dames du village de votre enfance qui vous racontaient comment le pays s’était retrouvé sous les eaux en 1910, ce genre de choses. Voilà des siècles et des millénaires que nous apprivoisons notre beau pays de France ; nous connaissons bien nos vents, nos courants, nos rivières, nos grandes marées – qui montent parfois à la vitesse du cheval au galop –, nos terrains argileux, nos étendues spongieuses, bref, vous ne vous étonnez pas. Vokuhila au vent, vous passez votre chemin en sifflotant. Vous vous souvenez tout de même que les journaux font de plus en souvent des unes titrant « IL PLEUT ! », « IL NEIGE ! » ou encore « IL FAIT CHAUD ! ». Bah, vous n’y pensez plus.

Pourtant, une étrange rumeur monte. Vous tendez l’oreille. Des maisons situées en zones inondables se sont retrouvées sous les eaux. Tiens donc, on construit sur des zones inondables, maintenant ? Vous vous attendez à voir votre surprise partagée, mais ce n’est manifestement pas ce qui se produit. Vous vous dites que Radio France va venir tendre ses micros vers les maires, les urbanistes, les architectes, « les aménageurs de territoires » pour leur demander des comptes sur leur irresponsabilité. Mais non, pas tant que ça.

Vous vous dites ensuite qu’il faut vraiment être con pour acheter une maison sans se renseigner sur la région qui l’entoure. On n’achète pas une maison comme on achète un four à micro-ondes Seb ou un sac de couchage Décathlon : une maison a une histoire, s’inscrit dans un terrain, épouse un terroir, entretient des relations intimes et essentielles avec la terre qui la porte et le ciel qui la couvre. La moindre des choses, c’est de récolter un minimum d’informations sur le coin où vous voulez élire domicile. Si le lieu-dit s’appelle « Marais-Détrempé » et qu’un lotissement y pousse depuis que le nouveau maire UMP est en place, fuyez ! Si toutes les maisons du coin sont orientées Est-Ouest depuis la nuit des temps et que la vôtre – qui date de 1972 et qui a été dessinée par un architecte communiste – est orientée Nord-Sud, posez-vous des questions sur votre future facture de chauffage ou de climatisation. Si un séisme a ravagé la ville il y a cinquante ans, assurez-vous que vous n’achetez pas des murs en carton assemblés à la colle Cléopâtre. Donc, si vous n’êtes pas un demeuré, en vous portant acquéreur d’un terrain en bord de mer vous prenez acte que la mer possède ses caprices et que vous vous y exposez délibérément.
Radio France va donc, en toute logique, tendre ses micros vers nos braves gens sinistrés, lesquels vont, en toute logique, rougir de honte d’avoir convoité un tel poison, se planquer derrière leurs volets, refuser les intervious de peur d’être reconnus par leurs collègues, leurs proches, leurs amis.
Mais non, pas tant que ça. Ah bon. Bon.

Car voilà ce qui se passe, dans notre téléfilm :
Les autorités locales, soudain prises d’un spasme de virilité après s’être écrasé comme des merdes pendant quelques années devant les marchands de mètres carrés inondables, se concertent pour démolir fermement tout ce qui n’aurait jamais du être construit par leur propre faute. On sent un souffle de déraison plomber sérieusement l’optimisme qui vous restait. Un pas en avant, trois pas en arrière. Oui. Et puis en fait non. Il flotte un petit parfum d’URSS. Mutatis mutandis, vous visualisez la Mer d’Aral ou Tchernobyl, tous ces cancers bureaucratiques qui ont voulu faire fi du réel et qui ont viré au cataclysme sanguinaire. On n’en est pas là, évidemment, mais tous les ingrédients y sont : mépris de la Création, fantasme de l’invulnérabilité, ferments de corruption administrative, ignorance volontaire de l’Histoire, intérêt fiscal frisant l’esprit mafieux. L’assouplissement libéral rencontre les impôts locaux. La démocratie, en somme. Vous vous trouvez de plus en plus seul à raisonner normalement.

Quant à nos pauvres inondés, au lieu de se dire soulagés de savoir que plus personne ne courra le risque de vivre sur un terrain dangereux, au lieu d’avouer leur impuissance devant les Éléments, au lieu de fuir le théâtre de noyades tragiques, au lieu de se résigner calmement à gagner un lieu plus sûr, se révoltent. Votre vokuhila se dresse sur votre tête. Ils se révoltent ? Oui ! Ils se révoltent ! Hein ? Ils veulent rester là ? Oui ! Bordel, ils veulent rester là ? Nom de Dieu, la horde devient incontrôlable. Ils ont été sinistrés, ont été trompés par les autorités sur la nature de leur propriété, il y a eu des morts, mais ils veulent rester là. Il faut dire que si les autorités s’étaient montrées réellement fermes depuis le début, les braves gens ne s’aventureraient pas dans cette accumulation de revendications contre la nature. Mais voilà, comme les représentants de l’État ont dit oui, et puis non, et puis en fait oui, mais finalement non, comme une gonzesse, l’État est complètement discrédité et dès lors susceptible de céder sur les âneries les plus consternantes du monde. Dans ce téléfilm où tout le monde s’accroche au pinceau quand on enlève l’échelle, il n’y en a pas un pour rattrapper l’autre. L’étau se resserre autour de vous. Si vous ouvrez la bouche, ces maboules vont vouloir vous lyncher. C’est chaud.

Bon, mais ce n’est pas fini. L’hystérie continue plus loin, avec l’irruption d’un certain Christian Navarre, psychiatre [20Minutes du 9 avril 2010]. Vous vous croyez sauvé ! Enfin un psychiatre ! Un mec qui va raisonner tout le monde ! Un cerveau en état de marche ! Un spécialiste ! J’espère bien qu’il va renvoyer tout le monde dos à dos : les maires et les préfets sont des ordures cupides et irresponsables qu’il faut punir sévèrement, les braves gens sinistrés seront invités à se faire tout petits devant la violence de la mer [plusieurs dizaines de morts] et à trouver un abri solide pour leurs vacances et leurs vieux jours.
Mais non. Le psychiatre ne dit rien de tout cela. Doctement, il explique le mécanisme du sentiment d’injustice, des cauchemars qu’auront les victimes pendant leur sommeil, voire de leurs envies suicidaires. Il explique encore l’impression du paradis perdu qu’il faut consoler, il explique même que des gens vont développer des phobies de l’eau ! Je vous jure que c’est vrai, c’est écrit en toutes lettres dans le journal ! Des petits choux traumatisés par le croquemitaine, et qu’il faudra consoler dans des bras doux et chauds avec du bon lolo…
Là, on arrive à la fin du téléfilm, où même les spécialistes de la santé mentale vous semblent furieusement atteints à force de créditer le délire de tous les autres… Avec vos baskets blanches et votre blue jean indestructible, vous fuyez en hurlant dans la nuit. Fondu au noir, on vous entend crier : « NoooooOOOOoooOOOOooooooon ! »

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