Arte a diffusé un reportage édifiant avant-hier soir, consacré à la jeunesse « issue de l’immigration ». J’y ai vu la magnifique confortation de cette vérité moderne : le marché a toujours raison. Mettez-vous ça dans le crâne : dans le monde moderne, c’est le marché qui a toujours raison. Je m’explique.

Vous pouvez défendre n’importe quel idéal, vous pouvez prôner n’importe quelle utopie, vous pouvez clamer n’importe quelle vérité ou n’importe quel mensonge, le marché seul tranchera le dicible et l’indicible, l’acceptable et l’inacceptable. Avant d’en venir au reportage d’Arte, je voudrais évoquer un article lu dans la presse il y quinze jours, qui nous parlait de la nouvelle mouture du jeu « Sim’s ». Le chroniqueur expliquait que ce jeu de « simulation sociale » rassemblait un public majoritairement féminin, que la tendance s’affirmait toujours davantage, et que ses concepteurs avaient dès lors développé une jouabilité encore plus spécifiquement féminine. Concrètement, le jeu avait du succès auprès des filles parce qu’il y était question d’intrigues sociales et sentimentales, de jeux de paraître et de séduction, d’avatars à déguiser et maquiller comme on maquille et déguise ses poupées, d’un chez-soi qu’on pouvait personnaliser à volonté, d’un monde virtuel à base de cosmétique relationnelle et de domesticité contrôlée. En gros : cancans, ragots, frivolité, dressing, boudoir.

Oser définir la sensibilité du genre féminin de cette façon, à voix haute, sur un plateau de télévision entre Laurent Ruquier, Thierry Ardisson, Paul Amar et n’importe quelle Arlette Chabot vous assurera un avenir marqué de l’empreinte du démon après avoir été foudroyé en direct par l’Inquisition Télévisuelle. Vous aurez osé déballer des stéréotypes d’un autre âge, des préjugés sexistes, des propos qui vont à l’encontre de toutes les gender studies de l’EHESS. Mais voilà, comme cette vérité sur la gent féminine fut écrite pour expliquer le succès d’un produit de consommation, elle est autorisée.

De même qu’il est interdit d’évoquer des stéréotypes sur ce qu’on appelle la Diversité dans le cadre de l’idéologie publique [télévision, Radio France, services de communication des Mairies et des Conseils Régionaux, etc.], il est tout à fait autorisé d’en parler dans le cadre du marché. Dites que les homosexuels aiment la house, que les asiatiques mangent du riz, que les femmes font la vaisselle, que les femmes blanches et blondes représentent l’idéal féminin majoritaire, que les jeunes de banlieue n’aiment que le rap, que les petits bourgeois aiment porter des polos roses parce qu’ils se branlent sur une image de l’aristocratie, etc. , tout cela vous vaudra du mépris et de graves accusations concernant les clichés réactionnaires auxquels vous adhérez.

Le marché, lui, autorise la divulgation de ces vérités. Ainsi, je lisais récemment qu’un campagne de pub avait soigné son image sonore pour capter discrètement mais résolument l’attention et le pouvoir d’achat de la communauté gay. Ils avaient choisi de la house, et savaient très bien ce qu’ils faisaient, puisqu’ils sont en première ligne pour savoir ce qui marche. Cliché, hein ? N’importe quel publicitaire sait que les braves gens n’aiment que ce qui leur ressemble, en un peu mieux. Vous ne vendrez pas votre liquide vaisselle aussi bien qu’en mettant en scène une ménagère. Tous les magazines de mode ont fait l’expérience de figurer une femme noire en couverture : leurs ventes se sont effondrées le temps d’un numéro. Mettez une blonde, les ventes repartent. De quoi parlent les auditeurs de Skyrock, la radio rap et R’n’B ? De leurs camps de scouts et de leur régate aux Sables d’Olonne ? Non, ils parlent de Moussa et Bachir qui voudraient pécho Rachida. Cliché, hein ? Et savez-vous comment on appâte du petit-bourge ? Faites-lui miroiter un titre de Vicomte [Arthur] brodé sur un polo, il tombera dans le panneau comme un connard. Imaginez une marque de jogging qui s’appelerait Wesh-Wesh, on se foutrait de votre gueule et on se scandaliserait de votre cynisme premier-degré, mais votre fortune serait faite auprès des petits beurs, j’en suis convaincu. Dans la rue, qui porte des T-shirts « Tony Montana », « Truand 2 la galère » ou « Algérie en Force » ? Ouvrez les yeux sur la marchandise des gens. Dans le monde moderne, la raison du marché dévoile davantage de vérité que la raison idéologique officielle.

Bon, mais j’en viens à ce fameux reportage d’Arte.

On nous parlait des populations d’origine étrangère qui viennent s’installer en Europe. La question soulevée est celle de l’intégration, de la scolarisation, de l’insertion de ces immigrés dans la société d’accueil. Ainsi, tel enfant croit que son avenir est incertain à cause de son nom ou de son code postal un peu trop connoté. Telle jeune femme a réussi son intégration parce qu’elle tient une boutique de vêtements. Tel groupe de jeunes compte bien faire sa place dans le monde du travail grâce à des stages. Telle institutrice explique qu’il y a trop délèves par classe. Tel sociologue explique qu’on manque de structures d’accueil. Tel administré demande davantage de moyens de l’État pour venir en aide aux familles qui parlent à peine la langue nationale.

En gros : l’effort d’intégration devait FORCÉMENT venir du pays d’accueil ou de la population indigène, comme si c’était aux autochtones de faire un effort d’accueil vers des immigrés qu’ils ne choisissent pas ! Dans un monde qui pense à l’endroit, la moindre des choses est de se plier humblement aux us et coutumes du pays qui vous accueille, et de tâcher de faire bonne impression pour se faire accepter. Si les enfants d’origine turque ne parlent pas néerlandais, c’est la faute aux néerlandais peut-être ? Non, c’est le devoir des parents que de leur assurer une place digne dans le monde qui les entoure, en tout cas de leur en donner les moyens. Ca commence par la maîtrise de la culture locale. Voulez-vous embaucher un ado qui n’a que trente mots de vocabulaire et un sens franchement limité de la courtoisie élémentaire ? Certains appellent ça de la discrimination, je crois au contraire que c’est une convergence de catastrophes, initiée par le peu de volonté de certaines communauté de vouloir quitter leur clan pour embrasser la société et ses codes.

En bref, toutes les définitions de ce reportage n’étaient que de l’odre du marché. On s’intègre bien si on gagne sa vie. Il faut des sous pour financer l’intégration. On réussit son acceptation dans le sein de la société si on parvient à ouvrir sa boutique. Dans le monde moderne, la cohésion sociale se mesure à l’aune de l’impôt sur le revenu. Bref, on nous vantait un modèle de société uniquement basé sur la pertinence du lien utilitaire, du lien marchand. Vous n’aimez toutes ces femmes en tchador dans votre quartier ? Il n’y a pourtant pas de quoi s’inquiéter : elles ont du travail, vous savez. Elles gagnent leur vie, et cela suffit largement pour que vous acceptiez leur présence. Ou alors vous êtes raciste.

Eh quoi ? Toutes ces familles turques, marocaines, serbes ou algériennes qui ont su s’intégrer n’ont-elles rien d’autre à apporter à leurs enfants que du pouvoir d’achat et de l’enrichissement ? S’insérer dans la société, manifestement, c’est tout sauf apprendre des comptines locales à ses enfants, connaître l’Histoire locale, découvrir la cuisine locale, s’habiller comme s’habillent les locaux, danser comme on danse ici, visiter les musées d’ici, se rendre au fest-noz ou aux Journées du Patrimoine. En vérité, la culture ne compte pour rien dans l’intégration rêvée de nos élites. L’intégration rêvée, c’est conserver son tchador, rester « marocaine jusqu’à la mort » [je cite un témoignage] bien qu’on réside à Rotterdam depuis toujours et sans doute pour toujours. Mais ce n’est pas grave tant que le commerce marche, qu’il n’y a pas de chômage, que les abonnements téléphoniques tournent à plein régime, que les supermarchés ont de quoi vendre, et que l’État ait des richesses à redistribuer. Les ghettos ? Les communautés ethnocentrées ? On s’en fout, tant qu’il y a de quoi offrir à tous les joies de la société de consommation ! Tant qu’il n’y a pas de  misère, tout ne peut qu’aller bien, n’est-ce pas ?

La vérité de la société multiculturelle, c’est qu’elle est avant tout multi-marchande, multi-utilitaire, multi-redistributrice, et que la différence culturelle n’enrichit que les fabricants de folklore et de marketing. Nada más. La vérité de la société hétérogène, c’est le marché qui la révèle : une simple somme d’intérêts indviduels ou claniques. Quelques intellectuels aiment avec sincérité l’idéal de la croisée des cultures, mais c’est une frange ultraminoritaire, très cultivée, et capable de discerner clairement les bornes de sa propre culture pour savoir apprécier la différence à sa juste valeur.

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