"Hé franchement, hé, hé, franchement, franchement, comment ça fait trop plaisir d’êt’ là, franchement !"
C’est au rythme de ces déclamations enthousiastes que ce sont succédés hier quelques jeunes talents de l’humour sur les gradins du square Delfosse. Les artistes ont privilégié le stand-up plutôt que le sketch, ce qui permet de remplacer confortablement la narration par des anecdotes sans récit et sans chute, l’art de l’humour par celui de la vanne, et la performance d’acteur par la célébration inconditionnée de sa personne.
"Hé, au fait je m’appelle John Eledjam, J – O – H – N – E – L – E – D – J – A – M, vous me retrouvez facilement dans Facebook, je vous ajoute à mes contacts et vous avez toutes les dates de ma tournée ! Retenez bien mon nom : John Eledjam !"
"Salut, moi c’est Katia Doris, j’adore ce que je fais, je suis super drôle ! Et comme je suis seule sur scène, je fais ce que je veux, je m’éclate trop, d’ailleurs je vais danser sur "I love rock’n’roll", ça n’a absolument rien à voir avec mon sketch, ni avec le spectacle en général, ce n’est même pas drôle, mais je m’appelle Katia Doris et je fais ce que je veux ! Woooouuuuh ! Hé, je vais raconter une blague super marrante, j’ai voulu acheter un jean taille 34 alors que j’ai un gros cul ! Alors la vendeuse s’est foutue de ma gueule ! Pfffffff trop drôle !"

"Ca va Lyon ? Comment qu’on est trop contents d’être là ce soir, franchement, c’est trop bien, en plus on est venu avec des artistes qui ont trop de talent, franchement, hé, franchement, vous allez les adorer ! Franchement !"
"Est-ce qu’il y a des Noirs ici ce soir ?" Les Noirs répondent en poussant la voix. "Est-ce qu’il y a des Arabes ici ce soir ?" Les Arabes répondent de la même façon. On ne saura pas s’il y avait des Blancs, on ne leur a pas demandé s’ils étaient là. On ne demande qu’aux Noirs et qu’aux Arabes, c’est ce qu’on appelle un festival antiraciste.
"Hé, franchement, franchement, hé, on est là pour dire non au racisme, et chacun de vos rires est une arme de plus contre le racisme !"
"Hé toi dans le public, franchement, hé, franchement vas-y comment tu ressembles trop à Janet Jackson, hé franchement, vas-y lève-toi !"
"On vient d’Paris, et franchement, ça fait trop plaisir d’être ici ce soir à Lyon, et on espère que vous viendrez nous voir plus souvent à Paris qu’on aura l’occasion de revenir plus souvent ici, parce que franchement, hé, franchement, vous êtes un public trop sympa, franchement !"
Bref, la joie était au rendez-vous.

Mais qu’en ont pensé nos quatre amis, recontrés hier soir ?

Kévin (19 ans, apprenti plombier) :
Et bien je vous avoue que j’ai été conquis ! Toute cette diversité riant pacifiquement, ça m’a plutôt rassuré. J’ai enfin compris qu’on pouvait très bien avoir une tête d’arabe et être drôle, voire avoir de l’esprit. J’ai enfin dépassé mes préjugés, ce qui prouve l’efficacité d’un festival antiraciste ! D’ailleurs, les vigiles qui nous laissé entrer étaient arabes, ce qui prouve leur volonté de bien s’intégrer dans la société.

Julien (23 ans, étudiant en Histoire) :
Contrairement à Kévin, je suis rentré chez moi hier soir encore plus raciste qu’avant. J’ai assisté au spectacle d’une génération se complaisant dans la médiocrité du langage et la pauvreté de la culture. Les idées s’entrechoquent, les blagues s’éparpillent, le sens de la comédie est complètement absent, les rebondissements se dispersent, les références utilisés par les artistes m’échappent [je ne parle pas arabe, et je ne vis pas en banlieue]. Vraiment, plus je les connais, moins je les aime. Je reste donc un sale raciste, mais j’assume.

Marcel (89 ans, retraité) :
Ils n’avaient pas de saucisson à la buvette ! J’ai bien essayé de discuter avec des gens mais ils me répondaient tous "Chhhhuuuuut !" comme si je les dérangeait. Pourtant je ne comprends pas ce qu’ils écoutaient comme ça avec attention, il n’y avait sur scène que des commis et des électriciens qui testaient les microphones en faisant les guignols. Impatient de ne pas voir arriver les artistes, j’ai fini par rentrer chez moi. Ils jouaient King Kong dans le poste, ce fut un vrai plaisir ! Les scènes se déroulant chez les sauvages étaient particulièrement sensationnelles !

Julie (36 ans, assistante sociale en banlieue) :
Mon jugement est assez nuancé. Le public présent ce soir-là n’était pas un public "de banlieue", je ne me suis donc pas senti mal à l’aise comme je peux l’être dans mon travail. Mais si je partage un peu le constat de Julien [culture de l'égo pour tout art scénique, incorrection pour tout art comique], ces garçons et ces filles restent malgré tout très sympathiques. Ils ont du talent à leur façon. Je me demande tout de même si une telle entreprise peut convertir un authentique raciste en antiraciste. Pour ma part, ce n’est pas ce genre de soirée qui peut me faire changer d’avis sur les étrangers ou les immigrés. Je crois que je serais beaucoup moins raciste si les blacks ou les beurs d’aujourd’hui parlaient plus souvent de La Fontaine ou d’Astérix que du "bled" et des allocations. Par exemple, si les parents du petit Hicham dont je me suis occupé il y a cinq ou six ans l’avaient davantage soutenu pour devenir boulanger ou couvreur, je serais moins amère. Il a jugé plus enviable de rouler dans une grosse voiture de sport, et il en paye aujourd’hui le prix en passant par tous les commissariats de la région, desquels il sort toujours libre moyennant un stage de citoyenneté ou une peine symbolique. Aussi, quelle idée a-t-on eu de parquer tous ces gens dans cette architecture infernale ?

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