J’ai touché Didier Wampas, j’ai porté Didier Wampas à bout de bras, j’ai reçu une bise de Didier Wampas, j’ai scandé le nom de Didier Wampas, j’ai consenti au culte idolâtre, sauvage et interdit de Didier Wampas ! Bordel, c’était bon ! Autoproclamé « Roi », « idole des punks », et « inventeur du rock and roll », Didier Wampas s’est livré corps et âme à la foule hilare, bousculante et sudoripare venue l’acclamer. Certes Didier Wampas n’est roi que de la RATP, des djeunz l’idole, et des seuls Wampas l’inventeur, mais les conditions sont réunies pour élever la rigolade et le second degré au rang des Beaux-Arts de très haut vol. Parce que, justement, si je m’attendais à voir en Didier Wampas un simple déconneur à succès, j’ai constaté qu’il était en réalité une véritable rock-star – au sens le plus positif du terme ! Les Wampas, c’est du vrai rock’n’roll qui déménage sévère !

Didier Wampas, prêtre, prophète et roi ; tantôt livrant son corps docile au public en se jetant dans la pagaille pogotante, tantôt marchant sur les eaux miraculeuses de la foule aux mille bras tendus vers lui, tantôt visitant ses sujets les plus éloignés dans la majesté d’une chaise à porteurs improvisée et promenée jusqu’au fond de la salle ; Didier Wampas époux mystique des pécheresses venues le rejoindre sur son estrade pour toucher un pan de son habit. Chante-nous seulement une chanson et nous serons tous guéris ! Didier Wampas le magnanime, faisant taire les pharisiens de sa propre Église à coups de micro/sceptre/goupillon [ça fait des gros "Poum!" amplifiés dans les enceintes lorsqu'il distribue ses coups] pour laisser venir à lui les petits enfants perchés sur les épaules de leurs grands frères, ou pour offrir le baptême du slam [*] à un jeune homme en fauteuil roulant, absolument ravi. Didier Wampas ne s’y trompe pas : il chante « Ce soir c’est Noël ! » Et, putain, c’est Noël ! Hosannah au plus haut des décibels ! Le public scande encore : « Didier Wampas est le roi ! »

Un roi futile et dérisoire, une idole de chair quadragénaire portant une ceinture de strass rose et des T-shirts de gonzesse, un orateur aux cuisses de mouche qui met un point d’honneur à chanter faux ; toute la pacotille du monde renvoyée dans la sale gueule des gens tristes et utiles. De toute façon, toute la liesse du punk rock célèbre à sa manière l’irréductible vanité de la chair : on se tatoue, on se troue la peau, on se roule dans la transpi, on se meurtrit de coups de coudes, on pète ses lunettes en jumpant dans la fosse, on se balafre les reins au cœur du pogo, on s’en fout.

Le rock’n’roll ne cesse se contorsionner au pied du Golgotha. Le rock est mort ? C’est parce qu’il n’est rien sans devenir en permanence sa propre résurrection. Rock is dead pour les uns, Punks not dead pour les autres. La Passion pour les uns, la Transfiguration pour les autres. Le rock se meut sans cesse dans une frange trouble où l’on distingue mal l’hommage de la parodie, dans un jeu de fascination bizarre où la figure du Christ est le chemin, la vérité et la vie, surtout dans le rédempteur outrage de la chair que l’on choisit de s’infliger. Le rock, c’est la perte de soi-même pour n’avoir jamais cédé la moindre once de liberté. Le rock, c’est refuser de composer avec l’ici-bas. Le rock, c’est s’oublier dans le seul désir du Ciel Électrique.

Le rock serait diabolique ? Le soufre des enfers n’est-il pas la fulminance de la Jalousie ? De la jalousie à l’imitation, il n’y a qu’un pas du Mal au Bien dans le jeu de la fascination christique. -Oasis est plus célèbre que Jésus, nananère-euh. -Et moi aussi, si je veux je meurs avant 33 ans, et toc. -Ah ouais, et moi quand je veux je fais un album qui élèvera l’Amour au-dessus de toutes les vérités, pan sur le bec. -Et bah moi je vais vous prouver avec cette chanson qu’il ne faut jamais composer avec l’air du temps si l’on veut gagner sa liberté !

Le rock serait violent ? Il n’est violence que contre lui-même, il est l’expiation ultime dans l’autodestruction, il est un couronnement d’épines et de ceintures à clous, les cœurs transpercés de Buddy Holly et de Peggy Sue. Le rock est une violence contre soi-même. On est diamétralement opposé aux positions du rap, où les figures de la loose ou de l’ambiguité n’ont droit à aucune considération : le rap est incapable de se décoller du réel immédiat. Du brouzouf, des putes, ma pomme, mon crew, le nom de ma pomme sur les T-shirts de mon crew, du brouzouf pour mes putes. Hors de la tribu soudée par le pacte de la Consommation, rôdent les millions d’ennemis et de boucs-émissaires à exterminer par le sabre et le feu. On n’est pas des pédés : on nique ceux de la cité des Coquelicots, et surtout ceux de l’escalier B, ces fils de chiens.

En tout cas, il n’y a pas de rock sans convocation eschatologique ou apocalyptique. Le rock pour le rock, c’est du flan. Le rock est le glaive avec lequel on prête allégeance : « Hilare ou tourmenté, je pourfendrai l’imbécillité et l’aliénation jusqu’à ma mort. Quitte à faire périr une part de l’imbécillité du monde en ma propre personne. » Le rocker, c’est quelqu’un qui a vu quelque chose et qui ne saura demeurer en repos tant qu’il n’aura été totalement transfiguré par le sens caché de sa vision.

[*] Le slam est un folklore du rock’n’roll consistant à se jeter dans la foule et à se faire porter à bout de bras par icelle. Toute autre définition est passible de la peine de mort.

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