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Comment prouver la convergence d’intérêt des progressistes et des capitalistes ? En considérant l’immense ouvrage de bétonnage de la France mené entre les années 50 et les années 80. En vertu de la Charte d’Athènes signée par les protagonistes de l’architecture moderne – tous affiliés ou apparentés au Parti Communiste – la réponse urbanistique de l’après-guerre devait tenir en ces termes : Architecture pour les masses = Fonctionnel + Rentable.

Concrètement, que s’est-il passé dans le milieu de l’architecture ? Les grandes et moyennes agences se sont ruées dans le filon, par conviction progressiste sincère. Plans d’urbanisme gigantesques, villes à reconstruire après la guerre, nouvelles théories à appliquer ; il y avait du pain sur la planche, et de quoi soulever l’enthousiasme pour qui croyait à l’avènement d’une nouvelle société sur ces préceptes plus ou moins explicitement collectivistes. Pourtant ces belles âmes pleines d’humanisme furent les premières également à considérer que le facteur humain ou environnemental ne souffrirait aucun particularisme, et l’on édifia des kilomètres cubes de logments – des silos à peuple, comme disait un de mes profs d’histoire de l’art – selon une méthode rigoureusement répétitive de reproduction des mêmes plans pour tous les projets. Au sein d’une même agence d’architecture, on dessinait les mêmes appartements pour Toulon, pour Lille ou pour Mulhouse. Voire, on se refilait des plans-types – fonctionnels+rentables, n’est-ce pas – d’une agence à l’autre. On n’appelait pas encore cela du copier-coller, mais c’était exactement le procédé. Les machines de reproduction tournaient à plein régime, les crayons finissaient même par transpercer les papiers calques usés d’avoir servi mille projets similaires à la chaîne.

On était progressiste, et on découvrait que cette vertu appliquée au monde réel donnait sans vergogne des fruits strictement productivistes. L’esthétique ? L’esthétique est un précepte bourgeois, la beauté naît du réalisme. En l’occurence le réalisme des coffrages du béton brut, signature d’un monde machinisé dans la joie, et que l’on doit accepter comme tel. Le chantier des barres de logements consistait à aligner des éléments de béton standard le long d’un chemin de grue ; la construction avançait selon une progression standardisée, travée par travée, étage par étage. La longueur de ses machins pouvait aussi bien être infinie, selon la longueur du chemin de grue. [Alors, les progressistes, on critique toujours les cadences infernales ?]

Il est évident que la magouille allait bon train dans le réseau infernal des architectes, des promoteurs immobiliers, des décideurs politiques, et des marchands de béton. Les maires communistes s’entendaient à merveille avec les multinationales du ciment. Les architectes humanistes trouvaient toujours des arrangements avec les marchands de mètres carrés sans foi ni loi.

À peine germé, le fruit a pourri. Que voulez-vous qu’on fasse de bon avec des capitalistes et des progressistes, frères ennemis mais frères quand même, puisqu’ils ne sont que des techniciens du vivant ?

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Photos : Vénissieux en 1900 / Vénissieux en 2000

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