
Vendredi.
Concert des Real McKenzies. Sur la scène, une bande de bardes en kilts venus du Canada, réconciliant les chansons à boire venues du fond des âges et le défouloir électrique de la vague néopunk américaine. Dans la salle, des jeunes cons agités, des vieux briscards, des keupons à crêtes, des skins patibulaires, des petits bourges en polo, des anars crados, des quadragénaires chic parachutés là par un grand mystère, et une proportion de filles en tous genres assez impressionnante pour ce type de manifestations. Mixité étonnante.
Que penser de ces bougres de rockeurs dont l’art de l’entertainment est terriblement américain, dont la prestation musicale est – en dépit de l’omniprésente cornemuse – terriblement américaine, et dont l’authenticité écossaise ne se résume finalement qu’à la seule ascendance familiale de Paul McKenzie, leader du groupe, et à quelques refrains empruntés au folklore du Vieux Monde ? Survivance authentique de la tradition du monde celtique ? Ou imposture touristique, à l’instar de ces Quechuas qui se déguisent en Sioux pour jouer « My heart will go on » à la flûte de pan dans tous les centres piétonniers des métropoles européennes ? Difficile de trancher.
Quoi qu’il en soit, grâce à une efficacité musicale sans faille, le plaisir du concert fut réellement sincère, et je n’ai pas manqué de remercier le Paul McKenzie en question pour ce bon moment. Lequel m’a répondu d’un fier et réjoui « Well I’m really glad you enjoyed it ! » en plongeant son regard droit dans le mien et en me broyant la main droite.
Samedi.
Cinoche : Walkyrie, de Bryan Singer. Intéressant pour l’éclairage historique et la mise en scène plutôt efficace, même si ce n’est pas le film du siècle.
Après les Américains qui rejouent l’Écosse, les Américains qui rejouent l’Allemagne. Les Américains sont des gens vivants, les Européens sont des morts. L’Amérique ne construit pas seulement sa mythologie propre, petit à petit. Elle est aussi capable de mobiliser et de fortifier l’ensemble de l’Histoire occidentale pour actualiser en permanence son besoin vital d’héroïsme. Car les Américains sont capables de célébrer la vertu de l’héroïsme même si celui-ci doit se solder par un échec. En l’occurence, l’échec d’un attentat – et même d’un coup d’État – contre Hitler. Je repense au fabuleux discours que John McCain prononça le jour de son éviction face à Barack Obama : « We never quit. We never hide from History. We make History ». Notre camp n’est pas victorieux, mais nous sommes des hommes debouts et magnanimes.
Le Vieux Monde croit que les Monuments aux Morts sont tristes et belliqueux, alors ils font le Mur de la Paix. Le Mur de la Paix, niais et bien-pensant, clame que toute guerre est détestable, et chante les âmes qui n’iront jamais mourir pour rien. Les Américains, comme à travers Walkyrie, continuent d’élever des Monuments aux Morts pour glorifier ceux qui n’ont jamais abdiqué de la Liberté et de l’esprit de sacrifice.

Le Mur de la Paix à Paris.
Samedi. [suite]
Un petit groupe de néo-hippies brandit des pancartes sur une place du centre-ville. Ils affichent le nombre d’animaux tués chaque jour pour nourrir l’humanité et contestent le bien-fondé de ce « massacre ». L’un d’eux va même jusqu’à brandir ce slogan : « Abolissons la viande ».
Ouais, c’est ça. Abolissons les vagues de la mer. Abolissons la photosynthèse. Abolissons les trous du gruyère. Abolissons le nord magnétique. Abolissons la dérive des continents. Abolissons les bulles du savon et le lichen qui pousse sur les rochers. Abolissons la pluie, le verglas et la méchanceté.
Dimanche.
Exposition « Repartir à zéro » au Musée des Beaux-Arts de Lyon.
Rétrospective de la très courte période 1945-1949, durant laquelle l’art se trouva aux prises avec un profond nihilisme. On ressort de cette exposition sans la moindre nourriture spirituelle. Tout n’y est que quête de l’absence, négation de la culture et du savoir-faire, déconstruction de toute technique, babillage volontaire, écriture automatique, désincarnation, essais, balbutiements, tentative, dé-figuration et défiguration. Point de sens, point d’homme, seule reste une immense solitude grise et névrosée, admiratrice de l’état sauvage, de la désolation psychiatrique, de l’intuition, de l’errance intellectuelle, de l’idolâtrie ou encore d’une sorte de pensée magique vaguement cathartique.
Cette exposition est un document précieux à défaut d’être un éblouissement. C’est une photographie du dernier grand champ de ruines modernes, après lesquelles repoussera le Nouveau Monde de la guerre froide. On verra les uns déchanter de leur idéal révolutionnaire communiste, on verra la liberté des autres happée par la spéculation et le culte de la marchandise.
Dimanche. [suite]
Ai eu le temps d’apercevoir quelques secondes d’un documentaire sociologique à la télévision. Une femme syndicaliste [ce détail a son importance] exposait son cas à son conseiller en réinsertion homosexuel ; elle lui expliquait qu’elle voulait refaire sa vie en Thaïlande où elle n’a jamais foutu les pieds, mais que des amis là-bas étaient disposés à lui filer un coup de main pour y ouvrir un restaurant. D’où lui venait tant d’optimisme ? De son propre aveu, elle comptait sur la main d’œuvre locale, peu encline à chipoter sur les horaires ou les salaires, bref – je la cite – docile.
Ca pourrait être une nouvelle de Houellebecq ou une chanson de Muray, mais c’est juste le réel moderne, filmé sans trucage.
Lundi 2 février 2009 at 8:37
Bein, pour le gruyère… ça va être dur : il n’y a pas de trou…
Fromageplus, tu confonds avec l’emmental.
Lundi 2 février 2009 at 11:20
Merci pour le fromage frais découvert sur votre étal. Vl’a donc les Real McKenzies dans mon assiette à frometon! C’est plus soft que les sabraques de Dropkick Murphys qui bastonnent sévère ta-race-maudite mais j’adopte. Ca va renouveler la war-pipe des punks-oï de Boston qui commence à me souffler dans les escourgues.
Dîtes, en passant, un jour vous pourrez mettre des arbres dans votre fromage ? J’aimerai bien vous entendre parler des arbres et des paysages comme vous parler du patrimoine qu’on enterre.
Fromage Forever Insurrection !
Mardi 3 février 2009 at 10:10
Bloudiboulga,
Je prends note. C’est une confusion récurrente, en effet.
Lespagnol,
Des arbres, des paysages ? Et pourquoi pas des oiseaux qui font cuicui, pendant que vous y êtes ! Et des fleu-fleurs, hein ? Avec des coccinelles dessus ?
Bon, blague à part, c’est vrai que les Dropkick Murphys commencent un peu à nous saoûler. Restons sur les premiers enregistrements « The early years – Underpaid & out of tune » ou encore « The gang’s all here ». Sinon, il nous reste toujours les Pogues…
Mardi 3 février 2009 at 12:51
Oui j’ai l’impression que vous êtes maintenant passé maître de la peinture du patrimoine (au sens plein, c’est à dire la civilisation aussi), qu’on enterre.
J’aime particulièrement votre samedi, tout à fait dans mon jus. Bravo.
Mercredi 4 février 2009 at 2:05
fromage, saviez-vous que cette insignifiance lourde qu’est le – je pouffe… – « mur de la paix » est dû au génie de la femme à Marek Halter – autre loudeur…- ?
Et qu’en prime, son installation devait être temporaire ?
Ça met en joie, non ?..
Mercredi 4 février 2009 at 8:18
Côte-Rôtie,
Oui, c’est navrant. Ce « Mur » est une imposture, ne serait-ce que parce qu’il n’a rien d’un véritable mur : il n’a ni opacité, ni masse, ni gravité. Et pour tout « message de paix », c’est une hypersollicitation de l’œil qui nous est offerte, et qui nous bourre le mou de pacifisme babélien obligatoire.
Mercredi 4 février 2009 at 11:59
« hypersollicitation »… Attention ! Avec ce genre de termes, vous donnez des gages au modernisme.
Encore un mot à propos de ce machin dont la qualité euh… technique est celle d’un travail de fin de stage d’un arpète de chez Saint Gobain. Non seulement un mur n’a jamais été synonyme de paix (cf. Berlin ou Jérusalem), à moins de se limiter à une notion de quiétude de voisinage assez mesquine, mais la valeur « artistique » d’inscrire le mot « paix » en plusieurs langues (réflexion d’un élève de 2nde en dessin) ne va même pas à son terme qui aurait voulu qu’on l’écrive dans toutes les langues parlées de la Terre, pas seulement trente.
Enfin, tandis qu’on dégueule à juste raison sur l’expo temporaire de Koons, personne ne s’émeut que l’étron de cette conasse mondaine (navré pour le gros mots, je n’avais pas de périphrase plus exacte) défigure la perspective du Champ-de-Mars.
Il n’y avait pas de place disponible à Aubervilliers ou dans le quartier du Stade de France ?
Mercredi 4 février 2009 at 5:24
Le »Mur » s’apparente en effet plus à une station service. Les soviétiques grands inventeurs des mouvements mondiaux pour la Paix (sic), sorte de 5eme colonne moderne destinée à saborder toute tentative de légitime défense des peuples opprimés (ou non), ne l’auraient pas renié : »Mursky de la Paixska? Da Ralacho ! »
Mercredi 4 février 2009 at 6:02
Auriez-vous le lien vers la vidéo de cette syndicaliste humaniste, tolérante et curieuse d’Autrui?
Jeudi 5 février 2009 at 4:16
Rien que pour le « Vive la sainte Allemagne », le film « Walkyrie » est à voir.
Jeudi 5 février 2009 at 4:47
Wilfried,
En effet, j’ai oublié de mentionner le trait principal du film, à savoir que la motivation de notre héros n’est pas de sauver l’Europe et l’Allemagne par « antifscisme », mais par patriotisme.